Purge du superflu et réduction à l’essentiel

Les mesures de guerre décrétées pour lutter contre le Virus consiste en une purge du superflu ou, si l’on préfère, à une réduction à l’essentiel. Nous avons remarqué, immédiatement après la déclaration de l’état d’urgence sanitaire qui se pérennise, que l’économie, la société et notre vie sont, aux yeux de nos autorités, composées de choses essentielles et de choses inessentielles. Les supermarchés, les pharmacies, les quincailleries, la Société des alcools du Québec et Société québécoise du cannabis sont des commerces essentiels. Les librairies et les bars n’en sont pas. L’éducation en présentiel ou à distance est essentielle. Les voyages et le tourisme ne le sont pas. Les sorties en famille sont essentielles. Les rassemblements entre amis ne le sont pas. C’est là le plus visible. Mais il y a aussi une purge du superflu et une réduction à l’essentiel dans ce qu’on conserve de ce qui est essentiel ou inessentiel.

Il est vrai que les supermarchés et les pharmacies continuent d’exister à peu près sous la même forme. J’en conclus qu’ils avaient déjà été réduits à quelques fonctions essentielles : vendre de la nourriture ou des médicaments, en plus de produits de santé, d’hygiène et de commodité. Ce qui est déjà arrivé aux supermarchés et aux pharmacies, c’est ce qui arrive présentement aux autres commerces.

Quand les salles à manger sont fermées, les restaurants sont des lieux où l’on vient acheter des repas pour les manger chez soi ou à l’extérieur, ou où l’on prépare des repas qui seront livrés à domicile – ce qui constituait d’ailleurs la principale activité de certaines chaînes ou types de restaurants avant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire. Quand les salles à manger sont ouvertes, les restaurants sont des lieux où l’on va manger un repas, et certainement pas un lieu de rassemblement et de réjouissance. Les cafés, eux, deviennent presque tous des comptoirs où l’on achète un café pour le boire dans la rue ou au travail. Ce ne sont plus des lieux où l’on peut se rencontrer pour discuter longuement et librement. Les bars, quand ils sont ouverts, sont des lieux où l’on va boire un verre, mais sans fêter, sans chanter, sans danser, sans même socialiser avec les autres clients : il faut rester planter sur son banc en buvant sa bière, et remettre son cache-binette dès qu’on se lève de sa place.

Bref, les commerces en sont réduits à n’être que des lieux où l’on achète ou consomme tels produits et où l’on reçoit tels services, le tout pour satisfaire des besoins. Voilà qui réduit ces commerces à leur plus bas commun dénominateur.

Ce phénomène de simplification et d’appauvrissement n’est pas seulement observable dans les commerces. Malgré le récent assouplissement des règles qui les concernent au Québec, les bibliothèques sont devenues encore plus qu’elles ne l’étaient déjà (si on ne tient pas compte du fait qu’elles étaient parfois devenues des lieux d’activités familiales peu compatibles avec leur mission culturelle initiale) des entrepôts où l’on vient récupérer des livres. Les campus collégiaux et universitaires, même quand des cours y ont lieu, ne sont plus des milieux de vie et des lieux d’invention intellectuelle et culturelle, ce qui s’avérait déjà difficile même avant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, pour toutes sortes d’autres raisons. Quand l’éducation supérieure est plutôt dispensée à distance, elle tend à se réduire à des cours où l’on déverse des savoirs convenus dans les jeunes cervelles et où l’on développe machinalement des compétences tout aussi convenues grâce à de petits exercices, au lieu de vraiment former leur esprit à une discipline intellectuelle – tendance qui existait bien avant les cours en ligne, mais qui est plus visible ou qui a été amplifiée depuis. Quant aux concerts de musique auxquels on ne peut plus assister, ils sont parfois remplacés par des concerts virtuels qu’on regarde en direct ou en différé, l’essentiel étant alors de voir et d’entendre les musiciens grâce à son ordinateur ou à son téléviseur, le superflu étant le fait d’être réuni physiquement avec d’autres par une même passion musicale et d’entendre les instruments directement, et non une reproduction plus ou moins fidèle provenant de haut-parleurs ou d’écouteurs.

Les sports sont eux aussi appauvris par cette réduction à l’essentiel. Faire du ski alpin, c’est maintenant descendre de sa voiture, mettre ses skis, prendre le monte-pente (avec un cache-binette) et descendre la pente. Pas le droit d’entrer dans le chalet et d’y manger. Mais ce n’est quand même pas si mal : c’est tout même là du ski. Des sportifs qui faisaient de l’entraînement en salle ou en groupe, qui allaient à la piscine, qui pratiquaient des sports d’équipe ou de combat, en sont réduits à faire des exercices dans leur salon ou à pédaler en faisant du télétravail, question de rester en forme

Les relations sociales, elles, se réduisent pour l’essentiel à des conversations téléphoniques ou par vidéoconférence. L’important, c’est de s’entendre et de se voir. Comme si la présence du corps, avec toutes ses attitudes, toutes ses postures, n’était rien ou était quelque chose qui pouvait être pleinement rendu par une caméra ! Comme si les contacts physiques n’avaient pas aussi leur importance ! Comme si les relations sociales consistaient simplement en un échange de paroles !

Même ce sans quoi nos institutions démocratiques ne sauraient continuer à exister est considéré comme superflu. On s’en tient aux apparences minimales de la démocratie : ce sont des personnages élus au suffrage universel qui gouvernent nos vies jusque dans les moindres détails. De cette conception minimale de la démocratie sont exclus la transparence du gouvernement, les débats publics mettant en scène des positions vraiment divergentes et la possibilité de critiquer le narratif officiel de la pandémie dans les principaux médias. Voilà qui ne serait pas essentiel dans le contexte actuel. Voilà qui serait même dangereux.

Nous assistons donc depuis un an à un appauvrissement radical de notre existence et de notre société, toutes deux déjà pauvres avant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire. Et il est vraisemblable que la purge du superflu et cette réduction à l’essentiel se poursuivront et s’accéléreront. On en arrivera peut-être au strict minimum : la satisfaction des besoins absolument essentiels. Rien de plus ! Vivre, ce sera ne pas mourir. Être en santé, ce sera ne pas être malade. Respirer, ce sera s’oxygéner. Manger, ce sera s’alimenter. Boire, ce sera s’hydrater. Etc. Jusqu’à ce que nos vies elles-mêmes deviennent superflues et inessentielles.