Les technologies numériques comme menace pour la souveraineté des États et pour la liberté des individus

Il ne suffit pas de dire d’un État qu’il est souverain pour qu’il le soit. Plusieurs conditions doivent être réunies pour que la souveraineté ne soit pas un vain mot. Un État doit pouvoir contrôler ses sources de revenus et la manière dont il utilise l’argent ainsi obtenu. Il doit disposer de forces armées (des soldats de profession ou des milices citoyennes) et de l’armement nécessaires pour se défendre contre les agressions des puissances étrangères. Il ne doit pas dépendre de puissances étrangères pour nourrir, vêtir, loger et éduquer sa population, et pour produire ou obtenir l’énergie nécessaire à la bonne marche de son économie et à un niveau de vie suffisant de sa population. Il doit être maître de ses politiques agricole, industrielle, immobilière, éducative et culturelle et être en mesure de les appliquer. Il doit être capable, grâce à un système judiciaire efficace, de faire respecter la loi sur son territoire. Il doit pouvoir décider librement de ses relations avec les autres États et les autres puissances étrangères (grandes entreprises, religions organisées, organisations criminelles, etc.). Il doit avoir sa propre monnaie et être maître de sa politique monétaire. Il ne doit pas crouler sous des dettes contractées auprès d’autres États ou d’organisations supranationales (le FMI, par exemple), ou dépendre des investissements de grandes sociétés privées comme BlackRock ou Vanguard.

Il ne suffit pas non plus de dire que les individus sont libres pour qu’ils le soient. La liberté des individus n’est certainement pas quelque chose de naturellement donné et d’inconditionné. Bien au contraire, elle n’est que du vent tant que les conditions qui la rendent possible ne sont pas réalisées. Un individu qui doit s’assujettir à la volonté et même aux caprices d’un patron pour gagner sa vie n’est certainement pas libre. Et il ne l’est pas davantage si on réussit à le contraindre à dépenser d’une certaine manière l’argent gagné grâce à son labeur, notamment pour enrichir encore plus ceux qui l’exploitent directement ou indirectement et pour l’empêcher de se dégager de sa condition d’esclave. Il doit pouvoir décider comment il veut vivre et pouvoir s’associer librement avec ses pairs, sans que le gouvernement et les entreprises privées viennent se mêler de ses affaires. Il doit être capable de se protéger contre les vexations des autorités gouvernementales et des entreprises privées, grâce à un système judiciaire efficace et juste ou, à défaut d’un tel système, par la force, en s’associant avec ses pairs, qui, dans une certaine mesure, sont dans la même situation que lui et partagent ses intérêts et ses désirs. Il doit avoir accès à une éducation qui lui permet de développer ses aptitudes intellectuelles et morales et, une fois devenu adulte, de pouvoir continuer ce développement, ce qui implique qu’il ne doive pas s’asservir pour subvenir à ses besoins et pour rembourser ses dettes d’étude et autres, pendant des années, des décennies ou jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Hélas ! la souveraineté des États (qui est l’équivalent de la liberté d’un individu, sur le plan politique) et la liberté des individus (qui est l’équivalent de la souveraineté d’un État, sur le plan individuel) sont de plus en plus menacées par les nouvelles technologies numériques, qui sont sous le contrôle de grandes entreprises multinationales et supranationales. S’il est vrai que les nouvelles technologies peuvent accroître la souveraineté des États et la liberté des individus, c’est à condition que les États et les individus exercent un contrôle suffisant sur elles, et que celles-ci ne servent pas à les subordonner aux puissances qui les contrôlent entièrement ou principalement.

Ce qui est particulièrement dangereux pour la souveraineté des États et la liberté des individus, c’est que ce qui constitue les institutions publiques et la vie des individus dépend de plus en plus de ces nouvelles technologies, toujours plus présentes et toujours plus contrôlées directement ou indirectement par quelques grandes corporations, elles-mêmes contrôlées par de puissantes sociétés d’investissement et des oligarques démesurément riches. L’argent est créé et circule de plus en plus grâce à des plateformes financières numériques, qui s’imposent pour effectuer des transactions, en ligne ou en personne. La production industrielle et le transport des marchandises sont effectués grâce à des machines, des robots, des ordinateurs et des programmes informatiques toujours plus complexes et plus autonomes, pour lesquels seules de grandes entreprises spécialisées détiennent l’expertise ; ce qui peut aussi être dit de la production et la diffusion de l’électricité. Les communications entre les individus sont dans une grande proportion faites par l’intermédiaire de réseaux de téléphonie cellulaire contrôlés par des géants des communications, de téléphones « intelligents » fabriqués par de grandes corporations et fonctionnant grâce à des systèmes d’exploitation aussi conçus par de grandes corporations (les mêmes ou d’autres), de services et de logiciels de vidéoconférence et de messagerie offerts par de grandes corporations, et de réseaux sociaux et de plateformes de diffusion elles aussi contrôlés par de grandes corporations ; et on peut en dire autant des communications des employés de l’État, des ministres et des chefs d’État. Ces mêmes moyens de communication deviennent progressivement ce grâce à quoi on éduque les enfants, les adolescents et les adultes, et ce grâce à quoi on produit et diffuse la culture, ou ce qu’il en reste. Les forces armées et policières, les agences de renseignement et même le système judiciaire sont en train de devenir dépendant des produits des grandes corporations du secteur des technologies numériques, à un tel point qu’ils auraient de la difficulté à s’en passer. Les individus doivent de plus en plus avoir recours à leur téléphone intelligent pour prouver leur identité, afin d’obtenir des services privés ou publics. Et il est à craindre qu’avec l’automatisation croissante du travail et l’implantation de ce qu’on considère, à tort ou à raison, comme des formes d’intelligence artificielle, la souveraineté des États et la liberté des individus seront encore plus menacées.

On objectera peut-être que les États n’ont jamais été des entités toutes-puissantes et autonomes en matière d’économie, d’énergie, de communication, d’éducation, de culture, de défense, de maintien de l’ordre, etc. Pas plus que les individus ont bénéficié d’une liberté absolue capable de les rendre indépendants de leurs pairs et de la réalité naturelle, sociale, politique et économique. Par conséquent, les nouvelles technologies ne sauraient priver les États et les individus de la souveraineté et de la liberté qu’ils n’ont jamais eues et qui ne sont que des idéaux irréalisables ou des chimères. Dans les deux cas, c’est seulement la manière dont la dépendance des États et des individus se manifeste qui change avec ces nouvelles technologies. Avant c’étaient des corporations d’artisans qui gardaient jalousement les trucs du métier et dont les États et les individus dépendaient pour obtenir les produits de leur art : des outils, des instruments, des machines, des véhicules, des armes, des étoffes, des vêtements et des médicaments. C’étaient les membres du clergé qui contrôlaient une partie importante de l’éducation et de la culture. Les États devaient souvent faire appel à des bandes de mercenaires pour se protéger des armées étrangères, alors que les individus et les associations individus devaient, en temps de crise ou en temps normal, payer des bandits ou des organisations criminelles pour se protéger contre les exactement de telles organisations, d’autres ou les mêmes. Puis la dépendance des gouvernements et des individus à l’égard de grandes familles de banquiers et de marchands pour faire circuler l’argent et les marchandises n’est pas nouvelle. Maintenant, c’est des nouvelles technologies numériques qui s’imposent partout dont dépendent les États et les individus. Et du même coup, ils dépendent aussi des corporations et des personnes qui contrôlent et imposent ces technologies. Rien de nouveau sous le soleil.

Je réponds que, par souveraineté des États, nous n’entendons pas leur toute-puissance ; et que, par la liberté des individus, nous ne voulons pas dire leur indépendance totale vis-à-vis des autres individus, de la société, des institutions et des lois de la nature. Il s’agit plutôt, pour les États et les individus, d’avoir assez de puissance et d’indépendance pour faire des choix qui sont plus favorables ou moins défavorables à leur souveraineté et à leur liberté, notamment en essayant de maîtriser les rapports de force et les déterminismes dans lesquels ils sont engagés, du seul fait qu’ils existent dans un contexte donné.

Je réponds aussi que l’existence de limites importantes, dans le passé, à la souveraineté des États et à la liberté des individus ne rend pas moins réelles et graves, pour les États et les individus, les conséquences des limites que les nouvelles technologies numériques imposent actuellement à leur souveraineté et à leur liberté. Prétendre le contraire, c’est comme si, pour dormir sur ses deux oreilles, on se disait qu’il ne faut pas s’inquiéter de l’insécurité alimentaire aggravée par la mainmise des grandes multinationales sur le secteur agroalimentaire, sous prétexte que depuis le début des temps, de nombreux êtres humains ont toujours eu de la difficulté à se nourrir suffisamment, et que tout ce qui change, c’est que les propriétaires d’esclaves et les seigneurs féodaux ont été remplacés par ces multinationales, c’est que la destruction des récoltes et des terres agricoles par les armées a maintenant cédé la place aux sanctions et aux embargos économiques, et aussi aux politiques économiques qui entraînent une inflation importante des denrées alimentaires dans les pays occidentaux, surtout depuis quelques années. Voilà qui devrait nous consoler ou, à tout le moins, nous insensibiliser.

Ici comme en toutes choses, c’est une question de degrés. Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la diffusion croissante des technologies numériques, l’obligation officielle ou tacite de les utiliser pour tout faire ou presque, et leur concentration dans les mains d’une oligarchie supranationale, aggrave la situation en ce qui a trait à la souveraineté des États et à la liberté des individus. Les rapports de force changent du tout au tout quand les États traitent avec de grandes corporations démesurément riches qui contrôlent les technologies numériques dont dépendent les institutions qui les constituent, l’activité économique et la bonne marche des affaires politiques et bureaucratiques, leur pouvoir sur leur territoire et même leur survie, au lieu de traiter avec des artisans, des commerçants, des industriels ou, il y a quelques siècles, avec l’Église et le Vatican pour obtenir des biens ou des services. Quant à la dépendance des individus, elle est beaucoup plus grande quand les nouvelles technologies numériques, contrôlées par de grandes corporations sur lesquelles ils n’ont aucune prise, s’immiscent dans la quasi-totalité de leur existence, et quand il est très difficile de faire quoi que ce soit sans les utiliser, que quand ils devaient traiter de manière intermittente avec des artisans ou de petits commerçants qui étaient pratiquement leurs égaux, ou même avec de puissantes sociétés de commerce qui, une fois qu’elles avaient vendus leurs produits et leurs services, s’immisçaient beaucoup moins dans l’existence des individus. Bref, la centralisation technologique, qui existe bel et bien même si elle est privée, a pour effet une importante accumulation du pouvoir d’orienter ou de contrôler les actions des États et des individus, ce qui est très défavorable à leur souveraineté et à leur liberté. Pour sentir l’ampleur de notre dépendance à l’égard de ces technologies et des puissantes organisations qui en sont les maîtres, essayons d’abord d’imaginer ce qu’il nous serait très difficile ou impossible, individuellement et collectivement, de faire sans ces technologies, tout ce qui cesserait de fonctionner, dans les institutions publiques, dans l’économie, dans les relations sociales et dans l’existence des individus. Et essayons ensuite d’imaginer ce qui arriverait si ces puissances organisations décidaient de déclarer ouvertement la guerre aux États et aux individus, en faisant des technologies numériques qu’elles contrôlent et dont nous dépendons individuellement et collectivement, leurs armes de prédilection.


Après avoir fait ce portrait guère réjouissant de la situation, il importe de nous poser plusieurs questions afin d’y voir clair et d’user intelligemment de la marge manœuvre qu’il nous reste pour l’instant, en tant qu’individus ou associations d’individus.

La souveraineté des États est-elle favorable à la réduction de l’emprise des nouvelles technologies numériques sur nous, et à l’accroissement de notre liberté, au détriment de la puissance des grandes corporations qui les contrôlent et qui nous contrôlent grâce à elles ? Ou bien les États sont-ils irrémédiablement les collaborateurs ou les exécutants de ces grandes corporations, dont ils contribuent à nous imposer les technologies numériques et à augmenter le contrôle sur nous ? Et même si les États réussissaient à s’émanciper, dans une certaine mesure, de ces puissantes organisations, devrions-nous en toute lucidité continuer à voir en eux des puissances étrangères au même titre qu’elles, tout à fait capables de réduire ou d’anéantir notre liberté, notamment grâce à des technologies numériques qu’elles contrôleraient et grâce auxquelles elles nous contrôleraient ? S’il peut en être autrement, à quelles conditions cela est-il possible ?

Ensuite, est-il raisonnable de penser que les nouvelles technologies numériques, très complexes et exigeant d’importants moyens de production et une grande expertise pour être développées et maîtrisées, pourraient être soustraites au contrôle de puissantes organisations privées ou publiques, et pourraient plutôt être contrôlées par des groupes d’individus indépendants dont nous pourrions faire partie, sur lesquels nous pourrions exercer un certain contrôle, ou avec lesquels nous pourrions traiter d’égal à égal ? À quelles conditions cette émancipation technologique serait-elle possible ? Ou si elle est chimérique, que pouvons-nous faire pour entraver ou empêcher la prolifération de ces technologies numériques que nous ne saurions contrôler et qui ne pourraient servir qu’à nous contrôler ? Dans quelle mesure pourrions-nous réalistement nous passer de ces technologies ? Et quelles en seraient les conséquences pour notre existence individuelle et collective ?