Renversements moraux de la religion sanitaire - partie 1

Depuis le début de l’occupation virale, la morale a été mise cul par-dessus tête par la nouvelle religion sanitaire. Ou plutôt : cette religion a si bien su tirer profit de tout ce qui marchait déjà à l’envers dans les morales préexistantes – la morale chrétienne et la morale du travail, par exemple – que nous avons atteint un degré d’absurdité et de bassesse morales peu commun. Toutefois il n’est pas question de dire que cela est sans précédent : de telles situations se sont déjà produites dans l’histoire de l’humanité, principalement lors des périodes de déclin ou de dissolution des civilisations. On compte souvent, parmi les causes de la décadence de la Rome antique, le renversement des valeurs dont la montée du christianisme est responsable. C’est ce qui a fait écrire à un historien :

« Comme le principal objet de la religion est le bonheur d’une vie future, on peut remarquer sans surprise et sans scandale que l’introduction, ou au moins l’abus du christianisme, eut quelque influence sur le déclin et sur la chute de l’empire des Romains. Le clergé prêchait avec succès la doctrine de la patience et de la pusillanimité. Les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l’esprit militaire s’ensevelissaient dans les cloîtres. On consacrait sans scrupule aux usages de la charité ou de la dévotion, une grande partie des richesses du public et des particuliers ; et la paye des soldats était prodiguée à une multitude oisive des deux sexes, qui n’avait d’autres vertus que celles de l’abstinence et de la chasteté. […] L’attention des empereurs abandonna les camps pour s’occuper des synodes ; une nouvelle espèce de tyrannie opprima le monde romain, et les sectes persécutées devinrent en secret ennemies de leur patrie. […] Un siècle servile et efféminé adopta facilement la sainte indolence de la vie monastique. […] On obéit sans peine à des préceptes religieux qui encouragent et sanctifient l’inclination des prosélytes. »
(Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, tome septième, Observations générales.)

Même si nous n’avons jamais pu prétendre à la grandeur morale et aux vertus civiques des citoyens romains de l’Antiquité, l’esquisse qu’il fait de la société romaine peut en grande partie s’appliquer à notre situation. Pour le constater, il suffit d’adapter cette citation à la situation actuelle :

« Comme le principal objet de la religion sanitaire est la réalisation de sacrifices pour un monde à venir où le Virus n’existerait plus et où les vieillards ne seraient plus malades et ne mourraient plus, on peut remarquer sans surprise et sans scandale que l’introduction, ou au moins l’abus de la religion sanitaire, a quelque influence sur le déclin et la chute de la civilisation occidentale. Les nouveaux curés prêchent avec succès la doctrine de la résignation et de l’obéissance. Les vertus actives qui soutiennent la société sont découragées, et les derniers débris de l’esprit civique s’ensevelissent dans les domiciles privés. On consacre sans scrupules aux sacrifices sanitaires une grande partie des richesses du public et des particuliers ; et les impôts et les taxes payés par les citoyens servent à enrichir les sociétés pharmaceutiques, qui n’ont d’autres vertus que celles de l’opportunisme et de la rapacité. Les chefs politiques méprisent les institutions démocratiques et les droits et libertés des citoyens pour mieux imposer l’état d’urgence sanitaire ; une nouvelle espèce de tyrannie opprime le monde occidental, et les opposants censurés et ridiculisés deviennent en secret les ennemis des autorités consacrées. Un siècle servile et efféminé adopte facilement la sainte lâcheté de la vie sous l’état d’urgence sanitaire. On obéit sans peine à des préceptes religieux qui encouragent et sanctifient l’inclination des prosélytes. »

Voilà qui nous donne une idée d’où nous en sommes, même si la situation actuelle de l’Occident diffère en de nombreux points de celle de la Rome antique au moment de son long déclin. C’est tout ce que je veux montrer par cette citation : mon but n’est pas de faire une étude comparative du déclin de la Rome antique et de celui de l’Occident. Et je n’ai pas davantage l’intention de faire ici une histoire minutieuse de la genèse des renversements moraux dont nous sommes les témoins et, dans une certaine mesure, les acteurs. Le temps ne convient pas à de telles recherches d’érudition. C’est pourquoi je passerai en vitesse sur les liens que ces renversements entretiennent avec la morale chrétienne et la morale du travail. Les pédants sont donc priés de ne pas me reprocher de ne pas faire ce que je ne prétends pas faire.

 

Le mépris de la liberté

La liberté est une valeur dont nous nous revendiquons peu, et pas seulement depuis le début de l’occupation virale. Il se trouve même des personnes pour trouver que nous péchons par excès de liberté. Il y a tant de choses que nous ne devrions pas faire, dire ou penser, et tant de choses que nous devons faire, dire ou penser, même si nous vivons dans une société démocratique, pensent ces personnes. Toutes ces limites et toutes ces obligations seraient la condition de la vie en société et aussi de l’existence de notre liberté. Ne sont pas rares les bigots qui sont choqués quand leur religion est critiquée librement, et qui s’imaginent qu’on leur fait alors un grave tort moral et que, ce faisant, on trouble l’ordre public. Et les bien-pensants s’indignent quand l’on ne se conforme pas à leur sacro-sainte morale, et réagissent comme des bigots, ce qu’ils sont d’ailleurs. Les chefs politiques, eux, veulent que les citoyens usent seulement de leur liberté pour les élire, et considèrent comme un abus de liberté toute tentative de s’opposer efficacement à eux. Quant aux patrons, ils n’apprécient guère les velléités de liberté de leurs employés, dont ils veulent disposer aussi librement que possible. Les travailleurs se liguent à eux pour condamner moralement ceux qui regimbent à porter le joug, et assimilent leur désir de liberté à un manque de solidarité, à un refus de prendre sa part du fardeau commun et à un caprice de jeune qui ne veut pas prendre ses responsabilités et qui ne comprend rien à la vie. Les journalistes, qui se considèrent comme les détenteurs de la vérité, peuvent mener des attaques en règle pour détruire la réputation et faire taire les dissidents qui ne s’expriment pas par les canaux habituels, la liberté de presse ne s’appliquant – à l’intérieur de bornes assez étroites – qu’aux journalistes patentés qui travaillent pour des organes de presses agréés. Les militants politiques, qui se targuent pourtant d’être critiques de l’ordre social, politique et économique dans lequel nous vivons, invoquent seulement la liberté quand leurs actions sont entravées ou réprimées par le pouvoir politique et les forces de l’ordre, tout en considérant que la liberté des individus – en tant qu’elle émane de l’idéologie néolibérale – est un des maux à combattre, si bien qu’il y a lieu de craindre que, s’ils en avaient le pouvoir, ils prendraient des mesures pour limiter les libertés individuelles. Finalement, les universitaires n’ont souvent que faire de leur propre liberté académique et de celle de leurs collègues, si on en juge d’après toutes les contraintes qu’on impose à leur enseignement et à leurs recherches, quand ils ne vont pas jusqu’à élaborer eux-mêmes ces dispositifs de contrôle et jusqu’à exiger que des sanctions soient prises par ceux de leurs collègues qui n’obtempèrent pas et qui osent sortir des rangs.

Et voilà que le Virus fait son entrée sur scène. On comprendra qu’il est encore plus malvenu, franchement déplacé ou parfaitement immoral de s’opposer à l’état d’urgence sanitaire et aux mesures sanitaires au nom de la liberté. Il faudrait être, pense-t-on, le dernier des demeurés pour refuser, au nom de la liberté, d’être mobilisé corps et âme dans cette guerre sainte. Ainsi les contempteurs de la liberté, pour en finir une fois pour toutes avec elle, parlent-ils de « libÂrté », croyant ainsi imiter la prononciation de leurs adversaires, qu’ils prennent pour des attardés mentaux. Et bien entendu ils ne sauraient considérer comme problématique de limiter considérablement la « libÂrté » pour éviter de faire du tort aux personnes vulnérables, pas plus qu’ils ne sauraient considérer la limitation de la « libÂrté » comme un tort qu’on fait aux autres.

Et si on condamne le désir de liberté, que défend-on ? L’obéissance ? La docilité ? Ou même la servitude ? Ce qui fait du larbin le type humain par excellence. Ce qui fait que ce sont des hordes de nains rabougris qui trônent majestueusement au sommet de l’échelle morale. Voilà ce que l’humanité aurait de meilleur ! Et tout le reste de l’humanité ne serait que de la vermine qu’il faut fouler aux pieds.

Voilà où nous en sommes. Alors quoi d’étonnant à ce que notre premier ministre ait affirmé, cet été, alors que c’était le calme plat même d’après les données du gouvernement, que la liberté, c’est de pouvoir entrer dans les commerces en portant son masque ; ou à ce que notre ministre de la Sécurité publique ait réclamé la docilité des Québécois ; ou à ce que notre directeur national de la Santé publique ait déclaré, toujours cet été, que les Québécois étaient en libération conditionnelle, et que s’ils n’obéissaient pas rigoureusement aux consignes, on allait à les renvoyer « en dedans » ?

Oui, voilà où nous en sommes. Et ça ne vole pas haut…

 

Le mépris de la santé

Nous valorisons la santé. Mais nous la valorisons d’une manière bien particulière : nous la valorisons en accordant plus d’importance aux personnes dont la santé est fragile, qu’aux personnes qui sont en bonne santé. Les mesures décrétées par les bonzes de la nouvelle religion sanitaire le montrent bien. Il ne s’agit pas seulement d’isoler les personnes jugées plus vulnérables pour les protéger du Virus ou, encore mieux, de leur donner la possibilité de s’isoler pour se protéger du Virus. Car s’il ne s’agissait que de cela, il n’y aurait rien à redire. Mais il s’agit aussi et surtout d’isoler les personnes considérées comme bien-portantes et peu vulnérables pour protéger ces personnes plus vulnérables, qui sont surtout des personnes très âgées dont la santé est déjà compromise par d’autres maladies.

À bien y penser, ce n’est peut-être pas vraiment la santé que nous valorisons. Ce qui motive ces mesures sanitaires, n’est-ce pas plutôt un refus de la mortalité de l’être humain, qui peut tomber malade et mourir, surtout quand il est très âgé ? Et du même coup c’est un idéal irréalisable, déraisonnable et inavoué d’immortalité qui interviendrait. Et comme nous savons bien qu’il est impossible d’empêcher pour toujours les personnes vulnérables de tomber malades et de mourir, nous nous conformons à cet idéal en essayant de différer autant que possible ce moment. C’est pourquoi les mesures sanitaires – si on s’en tient au plan strictement moral – n’ont pas été élaborées pour tenir compte des personnes bien-portantes et peu vulnérables (la grande majorité des gens), mais seulement des personnes qui sont pour ainsi dire déjà aux portes de la mort. En effet, les bien-portants ne sont pas les personnes dont il faut se soucier. Et on peut même dire, en raison des avantages que leur procure leur relative santé, qu’elles sont privilégiées, à l’inverse des personnes plus vulnérables, qui sont défavorisées. Dans cette logique, les personnes bien-portantes devraient se compter chanceuses et ne pas se plaindre des sacrifices qu’on leur impose pour atténuer l’inégalité qu’il y a entre elles et les personnes vulnérables. À la rigueur, on peut même dire qu’elles ont une dette morale à payer aux personnes vulnérables. Et on n’hésite pas à jouer sur la culpabilité des bien-portants en leur attribuant la responsabilité des hospitalisations et des décès des personnes vulnérables si elles ne respectent rigoureusement les mesures sanitaires.

Résumons : nous valorisons la santé en ce que nous considérons que c’est un avantage d’être bien-portant ; mais nous la subordonnons aux efforts faits pour combattre la vulnérabilité et atténuer les « inégalités sanitaires ». Pour cette raison, nous sommes prêts à priver les bien-portants des bienfaits de la santé. Et beaucoup de bien-portants supportent d’être privés de ces bienfaits, et le réclament même. Peu s’en faut que certains aient mauvaise conscience d’être en santé, alors que d’autres sont vulnérables. Ce qui montre qu’en réalité nous faisons bien peu de cas de la santé, et que nous la valorisons pour mieux la subordonner à la lutte contre la vulnérabilité au Virus, en raison des inégalités et même des « injustices sanitaires » à l’origine desquelles elle serait. (Mais c’est oublier que les personnes âgées et vulnérables ont déjà été jeunes et bien-portantes, comme les personnes plus jeunes et bien-portantes seront plus tard âgées et vulnérables, au Virus ou à autre chose. C’est notre lot à tous, en tant qu’êtres humains, que de vieillir. Pour voir dans les effets de la vieillesse des inégalités et des injustices inadmissibles qu’il faut corriger aux dépens des plus jeunes et des bien-portants, il faut avoir la bêtise d’isoler les périodes de la vie les unes des autres, au lieu de la considérer dans son ensemble.)

Revenons quelques mois en arrière. Avant l’arrivée du Virus, pour quelles raisons valorisions-nous la santé ? Surtout pour ce qu’elle nous permettait de faire. Une personne malade en convenait volontiers : quand elle était en santé, elle pouvait faire telle chose qu’elle aime, mais maintenant ce n’est plus possible en raison de son état de santé, ou du moins c’est difficile. Il y a donc un lien étroit entre la santé et la liberté. La santé est une des conditions de la liberté, qui donne une partie importante de sa valeur à la santé.

Il en résulte qu’un prisonnier est privé d’une partie importante des bienfaits de la santé, qui n’a pas la même valeur pour lui que pour une personne libre.

De manière semblable, mais à un moindre degré, la santé n’a pas la même valeur pour un travailleur qui est contraint de passer 40 heures par semaine et 50 semaines par année au bureau, par opposition à un autre travailleur qui passe 28 heures par semaine et 45 semaines par année au bureau, et qui est plus libre de disposer de son temps. Il est donc privé d’une plus grande partie des bienfaits de la santé, même s’il est certainement moins pénible de travailler quand on est en bonne santé.

Ainsi ce n’est certainement pas accorder une grande valeur à la santé et à la liberté qu’elle rend possible que d’obliger, au nom de la morale du travail, la majorité d’entre nous à organiser leur vie en fonction du travail jusqu’à ce qu’ils puissent prendre leur retraite – moment qui coïncide souvent avec le déclin de la santé ou même avec des problèmes de santé restreignant considérablement la liberté et causés en partie par une vie de labeur. On n’a généralement pas idée de l’appauvrissement de la vie qui résulte de la soumission à la discipline du travail pendant des décennies, tellement il semble normal de sacrifier notre jeunesse et l’âge mûr au travail, pour finalement arriver amoindris à la retraite qui devrait être la récompense de notre labeur.

Revenons maintenant à la situation actuelle. Si on agit en temps normal à l’égard des travailleurs comme on vient de le décrire, on n’hésitera guère à confiner les bien-portants aussi bien que les personnes vulnérables après la venue du Virus. Si les libertés rendues possibles par la santé peuvent, sans hésitation, être en grande partie sacrifiées à la discipline du travail (la santé servirait surtout à travailler), elles peuvent aussi bien être sacrifiés à la protection des personnes maladives, lesquelles sont elles-mêmes en partie privées de ces bienfaits de la santé, de par leur âge avancé et les effets du vieillissement, et aussi de par le confinement encore plus strict qu’on leur impose. Selon la morale sanitaire, ce n’est pas faire un tort important aux personnes bien-portantes que de les empêcher de vivre comme des personnes bien-portantes, de les obliger à vivre comme des personnes maladives et, ce faisant, de les priver des bienfaits de la santé et de dégrader celle-ci par le confinement. Et ce n’est pas davantage faire du tort aux personnes maladives que de les priver des bienfaits de la santé qu’elles peuvent encore goûter et de dégrader leur santé par leur séquestration. L’essentiel, en ce qui les concerne, c’est qu’elles ne meurent pas de complications dues au Virus. Le reste est secondaire ou même négligeable.

Il est donc clair que la morale sanitaire prend la vulnérabilité comme critère d’organisation de la société et de la vie des individus. La vie se trouve nivelée par le bas et réduite à son plus bas dénominateur commun. Même la vie des personnes considérées vulnérables s’en retrouve dégradée, en ce qu’elles sont, à titre préventif, privées d’une partie des bienfaits de la santé, et donc à vivre comme si elles étaient encore plus malades ou plus maladives. Mais ce sont les personnes bien-portantes qui se retrouvent à payer le haut prix : étant plus en santé, les bienfaits de la santé dont on les prive sont plus grands et plus nombreux. Elles se retrouvent à vivre littéralement comme des personnes maladives. Et le fait d’accepter avec résignation ce mode de vie montre que ces personnes bien-portantes, jeunes ou dans la force de l’âge, manquent de vigueur et de vitalité, ce qu’on peut expliquer par la morale du travail, qui exigeait bien avant la venue du Virus le sacrifice du meilleur de leurs forces – sacrifice auquel consentaient et continuent de consentir les personnes dites bien-portantes, mais en réalité déjà maladives. En retour, cet état maladif ne manque pas d’être aggravé par la résignation avec laquelle elles acceptent de vivre comme des personnes encore plus maladives et dont les forces vitales sont au plus bas. Les prêtres de la religion sanitaire peuvent donc facilement accélérer ce déclin en persuadant ces personnes déjà maladives qu’elles sont elles aussi vulnérables, bien que moins vulnérables que les personnes plus vulnérables, cela va sans dire. Comme dans la morale chrétienne, on accorde une importance, une attention toute particulière aux personnes vulnérables, faibles et malades. Quant aux bien-portants, ils vivent dans une illusion de sécurité que le Virus pourrait dissiper pour rabattre leur orgueil. Voilà qui achève de corrompre les forces vitales des bien-portants, qui – une fois devenus maladifs – ne manqueront pas d’avoir du ressentiment vis-à-vis de ceux qui ont assez de vitalité pour résister, et s’efforceront de les ravaler à leur niveau, comme cela se produit souvent en pareilles circonstances.

Une société, une civilisation qui en est rendue là se porte très mal. Ses forces vitales et morales déjà amoindries, elle se laisse séduire par ce qui les dégrade encore plus. À moins d’un renversement, c’est le déclin ou, plus brusquement, l’effondrement qui l’attendent. Car il n’y a rien à faire de tous ces nabots craintifs, souffreteux, serviles, atrophiés, dégénérés et momifiés. Aussi bien essayer de construire un palais avec de la boue.