Pourquoi sommes-nous si obéissants? - partie 2 : la politique

L’obéissance aux autorités politiques n’est pas chose nouvelle. Nous avons beau dire que nous vivons dans une démocratie, nous n’avons un véritable pouvoir politique qu’à l’occasion des élections. Et quel pouvoir est-ce là ? Celui de choisir nos représentants parmi les candidats que les partis politiques ont choisi – sans nous consulter – comme chefs ou comme candidats pour les représenter dans nos circonscriptions. Celui de choisir parmi les programmes politiques des partis, conçus en vase clos principalement par leurs membres les plus influents. Après quoi, plus le moindre pouvoir politique digne de ce nom jusqu’aux prochaines élections. Ce qui veut dire que même si les autorités politiques obtiennent leur pouvoir grâce à nos votes, c’est nous qui leur sommes subordonnés, et non le contraire.

Une fois élues, ces autorités exercent leur pouvoir de manière d’autant plus autoritaire – sans nous consulter ou même nous écouter – qu’elles disent justement le tenir de nous, et gouverner en notre nom.

Tout d’abord, le chef du parti politique qui a obtenu le plus de sièges à l’Assemblée nationale est déclaré premier ministre. Que son parti détienne ou non la majorité parlementaire, c’est lui qui nomme tous les ministres, en les choisissant seulement parmi les députés de son parti, sans que l’Assemblée nationale – en principe constituée des représentants des citoyens – n’intervienne dans le choix de ces ministres, pas plus que les électeurs. Le premier ministre peut aussi, à sa guise, faire une réorganisation ministérielle, et enlever son poste de ministre à quelqu’un pour le donner à quelqu’un d’autre, en lui donnant ou non un autre poste de ministre. Sur ce point, le premier ministre détient un pouvoir semblable à celui d’un roi qui peut décider à son gré de ses ministres, même si ce pouvoir est modéré par le fait qu’il faut nécessairement choisir des élus comme ministres.

Une fois le Gouvernement constitué, la facilité avec laquelle il pourra diriger les affaires de l’État est déterminée par le fait qu’il détient ou non la majorité parlementaire. Faute de composante proportionnelle dans le mode de scrutin, cette majorité peut être obtenue avec environ 34 % des votes, si je ne me trompe pas. Cela arrive donc souvent. Et quand cela arrive, le Gouvernement peut régner presque sans entraves, et faire entériner les lois qu’il élabore par l’Assemblée nationale. Comme les députés appartenant au parti gouvernemental sont tenus de suivre la ligne de parti, cela est pour ainsi dire déjà joué d’avance. Une simple formalité. Certes, on suivra la procédure de l’Assemblée nationale, on discutera le projet de loi, on fera quelques petits amendements, mais le Gouvernement finira par obtenir gain de cause dans l’ensemble.

Dans le cas où le parti gouvernemental ne détient pas la majorité parlementaire, il lui est plus difficile de faire adopter ses projets de lois par l’Assemblée nationale. Comme les députés des partis d’opposition sont aussi tenus de suivre une ligne de parti, il s’agira alors de faire des tractations avec les partis d’opposition, de concéder quelques amendements, ou de faire (généralement en coulisse) des concessions qui n’ont rien à voir avec le projet de loi soumis au vote de l’Assemblée nationale, pour rallier les députés de tel parti d’opposition au parti gouvernemental, et obtenir les voix manquantes et nécessaires à l’adoption du projet de loi.

Dans les deux cas, les députés du parti gouvernemental et des partis d’opposition sont tenus de suivre la ligne de parti ; et alors c’est le parti politique auquel ils appartiennent qu’ils représentent, et non les électeurs de leur circonscription. Et quand un député décide de ne pas suivre la ligne de parti – ce qui arrive rarement, tant est forte la discipline de parti –, il est rappelé à l’ordre par le chef du parti et paie parfois sa « trahison » par son exclusion du parti, ce qui le réduit à un rôle encore plus insignifiant à l’Assemblée nationale.

Ce qui signifie que les citoyens ne détiennent à peu près pas de pouvoir politique indirect, c’est-à-dire par l’intermédiaire de leurs députés. Il est donc presque toujours inutile d’adresser des réclamations à ces députés quand elles vont à l’encontre de la ligne de parti, car ils n’y donneront pas suite. Et quand elles sont conformes à la ligne de parti, ils y donneront peut-être suite, mais pas tant comme représentants des électeurs de sa circonscription, que comme représentants du parti auquel ils appartiennent, c’est-à-dire sans dépasser les limites que celui-ci leur impose.

Quant aux pouvoirs politiques directs que les citoyens détiendraient entre les élections, ils sont pratiquement nuls. Ils ne peuvent rien faire – même s’ils étaient des centaines de milliers ou plus d’un million – qui constitue un acte politique qui produirait en lui-même des effets ou qui contraindrait l’Assemblée nationale ou le Gouvernement à agir d’une certaine manière. Ils n’ont pas la possibilité d’organiser un référendum d’initiative citoyenne, comme cela est possible en Suisse. Et même s’il est possible pour nos gouvernements fédéral et provincial d’organiser des référendums, cela n’a jamais été fait (pour autant que je sache) au fédéral, et n’a pas été fait, au provincial, depuis le dernier référendum sur la souveraineté du Québec en 1995. Si bien qu’une partie considérable des électeurs québécois – tous ceux qui sont nés après 1977 – n’a jamais eu l’occasion de voter directement sur une question politique. Quant aux autres, ils ne l’ont pas fait depuis vingt-ans, ce qui revient pratiquement au même que de ne l’avoir jamais fait.

Oui, je sais : le Gouvernement peut organiser des consultations de la population. Mais alors on se garde bien d’organiser un véritable débat public. Soit on créé une commission pour justifier la position gouvernementale et pour discréditer ou dénigrer les positions concurrentes (la Commission Bouchard-Taylor, dont les figures de proue étaient de fervents défenseurs de la laïcité dite « ouverte », favorables aux accommodements prétendument « raisonnables »), soit on met en ligne une plateforme de consultation qui n’engage nullement les gouvernements à agir conformément aux demandes des citoyens, ou même à faire quoi que ce soit par la suite (la consultation sur la modification du mode de scrutin organisée par le gouvernement fédéral il y a quelques années).

En ce qui concerne les pétitions que nous pouvons soumettre à l’Assemblée nationale, toute la population québécoise pourrait bien les signer, les députés et le Gouvernement ne seraient toujours pas tenus de prendre des décisions en conséquence.

Nous avons aussi le droit de manifester. Mais le Gouvernement a pour sa part le droit d’ignorer ces manifestations, de les réglementer pour les neutraliser, et même de les interdire et de les réprimer, grâce à des amendes et à des arrestations ou, au besoin, par la force.

Ainsi les membres du Gouvernement, tout comme ceux de l’Assemblée nationale, n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens. Ils ne sont même pas obligés de tenir leurs promesses électorales, ni même de se justifier ou de s’expliquer à ce sujet à la fin de leur mandat. Tout au plus les citoyens peuvent-ils décider de ne plus voter pour eux et pour leur parti politique, dont ils ont terni réputation, et qui peut les remplacer par d’autres candidats pour les prochaines élections, car il a une existence indépendante même de ses membres les plus importants, sauf pour les petits politiques de création récente. Mais, dans le fond, qu’importe que ce soient les mêmes personnes qui soient élues et le même parti politique qui soit porté au pouvoir : nos institutions politiques permettent aux membres du Gouvernement d’exercer le pouvoir politique de manière autoritaire, et c’est précisément ce qu’ils feront, indépendamment de leur parti politique. Ce qui explique en partie pourquoi plusieurs d’entre nous considèrent, avec cynisme, le droit de vote comme un devoir inutile et pénible, et parfois ne daignent même pas aller voter, tellement ils ont l’impression que l’issue des élections ne changera rien ou presque à la situation politique.

Par ignorance du fonctionnement concret de nos institutions politiques, ou plus probablement par mauvaise foi, on dira peut-être que n’importe quel citoyen peut se lancer en politique et se présenter aux élections. Mais ce n’est pas tenir compte du fait que, s’il n’a pas beaucoup d’argent et d’influence, s’il n’est pas déjà populaire, et s’il n’a pas des relations dans le milieu de la politique, il pourra tout au plus être investi candidat dans une circonscription, être élu et appartenir à la masse des députés qui doivent suivre la ligne de parti, et qui détiennent à peine plus de pouvoir que n’importe quel autre citoyen. Peut-être ne réussira-t-il même pas à se faire nommer candidat par un parti politique. Si cela ne suffit pas à mettre fin à ses ambitions politiques, il pourra toujours se présenter comme candidat indépendant. Mais s’il ne dispose pas d’une certaine richesse et s’il n’est pas déjà connu des électeurs (par exemple un animateur de radio), il sera battu à plate couture par les candidats des partis politiques, qui disposeront des ressources financières et de la capacité d’organisation de ces partis pour mener leur campagne électorale.

Bref nous, qui sommes de simples citoyens, subissons beaucoup plus le pouvoir politique que nous ne l’exerçons. Il nous est étranger, comme le sont les décisions prises par ceux qui l’exercent. En d’autres termes, nous sommes passifs à l’égard de ce pouvoir, et notre rôle consiste essentiellement à lui obéir. Et on pourrait aussi bien nous dire sujets au lieu de citoyens.

Déjà habitués de longue date à obéir au Gouvernement, à nous soumettre à ses décisions pour une foule de choses, à le voir échapper à toute forme de contrôle par nous-mêmes ou par nos représentants, nous étions donc tout disposés, pour la plupart, à accepter sans discuter l’état d’urgence et les mesures sanitaires qu’il nous impose depuis bientôt 9 mois. Il est vrai qu’en cette matière, il gouverne par décrets, et qu’alors il n’a même pas besoin de l’assentiment de l’Assemblée nationale. Bien que l’autorité du Gouvernement s’en trouve donc accrue et plus étendue, il faut voir dans ce nouveau phénomène une radicalisation de l’attitude habituelle du Gouvernement, qui continue de nous imposer ses décisions sans nous demander notre avis, et d’attendre ou d’exiger que nous nous conformions à elles ou que nous obéissions. Seulement il le fait plus ouvertement, avec plus de fermeté, et parfois même sur un ton menaçant, pour des choses qui avant n’avaient pas la moindre importance. Il y a donc continuité, et non rupture, de la situation actuelle avec celle qui précédait la déclaration de l’état d’urgence sanitaire.

Le Gouvernement est devenu tellement borné qu’il s’est accordé dernièrement à lui-même une note parfaite dans la gestion de la crise sanitaire (il ne voit pas ce qu’il aurait pu faire de mieux, ce qui ne laisse présager rien de bon pour les prochains mois ou les prochaines années), et ne saurait admettre que des citoyens puissent avoir de bonnes raisons de refuser de lui obéir au doigt et à l’œil, et puissent lui adresser des critiques raisonnables et légitimes, sauf sur des points de détails.

Quant à beaucoup d’entre nous, simples citoyens, ils sont tellement dociles qu’ils réagissent de la même manière que le Gouvernement à la désobéissance (nonchalante et modérée, la plupart du temps) de leurs concitoyens et aux critiques un tant soit peu conséquentes de sa gestion de la crise et de son attitude autoritaire. D’autres, qui discutent les décisions du Gouvernement, en viennent à réclamer qu’il se montre encore plus autoritaire, qu’il adopte de nouvelles mesures ou qu’il radicalise celles qui sont déjà en place, et qu’il les accompagne de sanctions plus sévères et d’invasions dans la vie privée pour les faire respecter. Pour ce qui est des autres, encore moins nombreux, qui s’opposent vraiment au Gouvernement par leurs critiques et parfois par leurs actes, il y a des limites qu’ils refusent de dépasser, et même dans leurs actions de contestation ils en sont venus à se conformer dans une certaine mesure aux restrictions du Gouvernement et se font même encadrer par les forces de l’ordre, ce qui rend ces actions inoffensives et inefficaces. Ce qui montre que, même chez les dissidents (qu’on affuble généralement du sobriquet de « complotisss »), notre sujétion politique a produit ses effets.

Ainsi nous obéissions avant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, et nous continuons d’obéir maintenant. Et nous obéissons maintenant parce que nous obéissions avant, d’autant plus que les autorités politiques et sanitaires, flanquées des journalistes, réclament notre obéissance avec une insistance qui ne s’est pas vue depuis longtemps au Québec. Et comme il ne s’agit certainement pas de nous accommoder de cette situation en disant que, dans le fond, rien n’a vraiment changé en matière de politique, depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, j’en conclus que nous avons un sérieux problème avec nos institutions politiques, prétendument démocratiques, mais qui ont en fait contribué à nous faire accepter docilement les pouvoirs accrus que le Gouvernement s’est accordés à lui-même, et la plus grande obéissance qu’il exige de nous. Comme pour le travail, il ne suffit certainement pas de désirer un simple retour à la « normalité d’avant ». Car si cela venait à se produire, nous nous trouverions toujours dans une mauvaise posture : à l’occasion de la prochaine « crise », sanitaire ou autre, le Gouvernement en profiterait pour renforcer et étendre le pouvoir qu’il exerce sur nous, et nous nous retrouverions à obéir tout aussi docilement, voire encore plus, puisque la manière dont nous sommes actuellement traités, dans cette « crise sanitaire », contribue à nous dresser encore plus, ce qui pourrait laisser des traces en nous pendant des années ou même des décennies. Il importe donc de nous déconfiner en matière d’idées politiques, et de nous libérer du modèle politique qui s’impose à nous comme le seul possible ou le seul viable. Pour ce faire, il faut concevoir d’autres institutions politiques qui rendraient possible l’exercice direct du pouvoir politique par les citoyens, qui leur procuraient de véritables représentants en la personne des parlementaires, et qui réduiraient considérablement les pouvoirs des membres du Gouvernement. Et il faudrait faire plus que de concevoir ces institutions.

Notons que la sujétion politique dans laquelle nous nous trouvions, et continuons de nous trouver, se combine à merveille avec la servitude du travail, avec la soumission aux règles et aux procédures élaborées par une bureaucratie opaque et omniprésente (aussi bien dans les institutions publiques que dans les entreprises privées), et avec le respect des autorités et des discours admis qu’on nous inculque dans nos écoles pendant une douzaine d’années, et parfois même pendant une vingtaine d’années, quand l’on fait des études supérieures. Il serait donc inefficace, pour ne pas dire vain, d’essayer de réformer nos institutions politiques, sans essayer aussi de réformer le travail, la bureaucratie et l’éducation.