Le perfectionnement des pratiques asservissantes (3)

Contrairement aux perfectionnements des pratiques asservissantes décrits dans le billet du 21 juin 2024, les pratiques perfectionnées dont il s’agit dans le présent billet ont lieu surtout ou seulement dans les milieux de travail, ou avec une intensité plus grande dans ces milieux. Mais comme presque tout peut être considéré comme un milieu de travail dans nos sociétés dominées ou obsédées par le travail, et comme les masses laborieuses passent une très grande partie de leur vie au travail, c’est déjà toute une affaire que ces pratiques asservissantes.


Contrairement à ce que nous pourrions croire, il y a belle lurette que les exploiteurs ne se soucient pas seulement ou avant tout d’exploiter les travailleurs pour obtenir grâce à eux la plus grande quantité de marchandises, de services et de profits. La place importante qu’on accorde de plus en plus à la moralisation et au moralisme dans les milieux de travail le montre bien. Car il ne s’agit pas seulement, quand on est au travail, de travailler au sens strict du terme, mais aussi de se soumettre aux règles morales élaborées et imposées par les employeurs, sous prétexte de procurer un milieu de travail où la courtoisie est de rigueur, où le consensus doit être obtenu, où toutes les formes réelles ou apparentes de discrimination, d’intolérance et de violence ne sauraient être tolérées, où il faut faire preuve d’ouverture à l’Autre et d’empathie, et où il faut surveiller, dénoncer et châtier les actes immoraux dont tout un chacun pourrait être la victime. Ces règles morales dépassent la discipline laborieuse traditionnellement exigée des travailleurs, notamment l’assiduité, la productivité, le respect des supérieurs et la docilité. Même si cela ne nuit pas à la réalisation du travail pour lequel les travailleurs sont payés et ne constituent pas une menace pour l’autorité des exploiteurs et de leurs valets, les travailleurs s’exposent à des sanctions disciplinaires s’ils se moquent de ce zèle moral, s’ils doutent de l’existence ou de l’ampleur du racisme systémique, s’ils critiquent la discrimination positive, s’ils n’utilisent pas les bons pronoms en s’adressant à une personne transgenre, s’ils s’opposent aux politiques d’immigration, s’ils font une plaisanterie grivoise à une collègue, s’ils désapprouvent le port de symboles religieux au travail ou ailleurs, s’ils considèrent comme absurde que les femmes musulmanes se plaignent d’être discriminées par les infidèles alors que c’est surtout au sein de leur religion qu’elles sont discriminées, etc. De telles opinions et de tels comportements, qu’on déclare nauséabonds et toxiques, risquent non seulement d’attirer des ennuis aux travailleurs quand elles sont exprimées et quand ils ont lieu dans les milieux de travail et pendant le temps de travail, mais aussi en dehors du travail, si un collègue, un client ou un bien-pensant fanatique s’en plaint à son employeur ou si cet employeur, qui a des comptes à régler avec eux, surveille leurs activités en dehors du travail pour les prendre en défaut et trouver ainsi un prétexte pour justifier ce qu’ils ont décidé de faire pour d’autres raisons qu’ils peuvent difficilement avouer. Ces opinions et ces comportements seraient tellement scandaleux qu’à la suite d’une simple dénonciation, parfois anonyme, on devrait en conclure que les personnes ainsi accusées sont méchantes, qu’il ne faut pas leur donner l’occasion de se défendre véritablement, et que les dénonciateurs ou les accusateurs n’ont plus le fardeau de la preuve, ce qui revient à les déclarer coupables parce qu’elles sont dénoncées ou accusées, et à faire de ces dénonciations ou de ces accusations des preuves suffisantes de leur culpabilité, qui n’admettent aucun doute raisonnable.

Cet ensemble de pratiques asservissantes est particulièrement insidieux en ce qu’il prétend améliorer la personne des travailleurs et, ce faisant, rendre les milieux de travail plus sains, plus justes et plus inclusifs, alors qu’en fait on instaure des milieux de travail encore plus suffocants où l’individualité et la liberté d’action, de parole, de pensée et de sentiment des travailleurs sont attaquées ou menacées de tous les côtés. À une époque plus reculée et plus dure, mais moins hypocrite et moins retorse, les exploiteurs ne se cachaient pas d’essayer d’avilir et d’asservir les ouvriers, les serfs et les esclaves, grâce à des conditions de travail ouvertement pénibles et à des châtiments explicitement dégradants et cruels, même quand cela était désavantageux d’un point de vue économique, car ce dont il s’agissait alors, c’était de casser ces êtres inférieurs. S’il est vrai qu’à cette époque, les prêtres disaient aux misérables et aux opprimés que Dieu les préférait aux riches et aux puissants de ce monde, et que leurs souffrances et leur avilissement allaient leur ouvrir les portes du paradis s’ils les supportaient avec résignation, ces nouvelles pratiques asservissantes constituent bien un perfectionnement puisque, pour leur part, elles essaient et réussissent assez souvent à passer, ainsi que leurs résultats, pour une forme d’amélioration des personnes, des milieux de travail et même de la société.

C’est pourquoi les milieux de travail où les employés détiennent souvent des diplômes universitaires et affectent d’être plus intelligents et plus moraux que les gens du peuple, par exemple les bureaucraties publiques, à plus forte raison quand elles ont une vocation éducative, sont à la pointe du soi-disant progrès moral. Il arrive donc que les syndicats, dans ces milieux de travail, soient portés à se liguer avec les gestionnaires, la direction des ressources humaines et les comités de discipline pour faire respecter ces règles morales qui seraient un facteur important d’amélioration morale et sociale, par exemple en se faisant le porteur d’un grief d’un employé blessé ou offensé par un autre employé qui ne se serait pas conformé à ces règles morales. De cette manière, les employés et les organisations qui sont censées les défendre contre les exploiteurs se retrouvent à participer à la surveillance, au jugement et à la punition de ce que les employés font et disent, ou pourraient faire ou dire, et de ce qu’on suppose qu’ils pensent à partir de ce qu’ils font ou disent ou pourraient faire ou dire, sur des points qui n’ont, la plupart du temps, absolument rien à voir avec le travail. Voilà qui contribue à asservir davantage, sous prétexte de purification morale, à la fois ceux qui sont l’objet de cette surveillance, de ces jugements et de ces punitions, et ceux qui participent à l’acte de surveiller, de juger et de punir et qui sont eux aussi soumis à cette surveillance et susceptibles d’être jugés et punis. Dans un pareil contexte, les limites imposées à la liberté d’action et de parole ont tôt fait d’être intériorisées et de se transformer en limites de la liberté de pensée et de sentiment, car les idées et les émotions qui ne peuvent pas s’exprimer librement par des actes et des paroles tendent à s’atrophier ou à disparaître, et ce, que les personnes concernées aient intériorisé les évaluations morales qui portent sur leurs idées et leurs sentiments et les actes et les paroles susceptibles de découler d’eux, ou qu’elles craignent seulement d’être prises en faute et punies par leurs collègues et l’organisation pour laquelle elles travaillent.

Ce moralisme outrancier qui s’immisce dans les milieux de travail, et qui est capable de faire un drame ou une catastrophe humanitaire d’une peccadille, n’incommode aucunement les exploiteurs, puisqu’ils ne sont généralement pas les cibles de ce moralisme, lequel devient donc pour eux une manière de faire diversion de l’exploitation croissante des travailleurs et un instrument pour accroître la servitude des exploités, qui ne sauraient exister pour eux-mêmes et dont les vies sont gaspillées stupidement. Démesurément riches, les grands exploiteurs peuvent très bien détourner une partie non négligeable de la force de travail des exploités des tâches plus productives et rentables vers des activités moralisatrices qui ne leur rapportent généralement pas d’argent et qui leur en font parfois perdre, et tâcher de se faire valoir grâce à ce prétendu sacrifice de leurs intérêts. Mais leurs intérêts, dans ce contexte, ne sont pas simplement économiques. La seule accumulation de richesses ne suffisant pas ou plus pour accroître le sentiment de puissance et de supériorité de ces exploiteurs, il est devenu pour eux avantageux ou nécessaire d’asservir le peuple auquel ils veulent être ou se croire supérieurs en n’ayant pas seulement recours à la servitude économique, mais aussi à la servitude morale, laquelle pouvant néanmoins servir à renforcer la servitude économique.

Comme nous l’avons dit, cet asservissement moral existe surtout dans les milieux de travail, sous la forme d’activités de moralisation et de surveillance, de dénonciations, de jugements sommaires et arbitraires et de sanctions disciplinaires pouvant aller jusqu’au congédiement ou l’interdiction d’exercer sa profession, si un ordre professionnel décide de s’en mêler. Mais les nouvelles lois contre les discours haineux ou perçus comme tels auxquelles travaillent nos gouvernements pourraient changer les choses et pourraient constituer un nouveau perfectionnement de ces pratiques asservissantes. Nous ne perdons rien pour attendre. Et peut-être n’aurons-nous pas à attendre bien longtemps.


Nous pourrions croire que tous les efforts faits et tout l’argent investi au cours des derniers siècles devraient nous permettre de travailler moins. Car si les machines augmentent la productivité, comment se fait-il que nous soyons encore moins qu’il y a 100 ou 150 ans à goûter les joies de l’oisiveté, en ne travaillant pas du tout ou en travaillant seulement quelques jours par semaine ou quelques heures par jour ? Paradoxalement, on dirait que plus les machines deviennent nombreuses et perfectionnées, plus la servitude du travail salarié devient le lot de presque tous, à l’exception des plus riches. Pour expliquer cette drôle de situation, plusieurs causes possibles doivent assurément être prises en compte : ce sont surtout les plus riches qui profitent de l’augmentation de la productivité due aux machines, qui leur permet d’accumuler des fortunes indécentes ; cette concentration de la richesse oblige presque tous les autres à travailler comme employés pendant une partie importante de leur vie ; le faible taux de natalité a pour effet que les jeunes ne sont pas assez pour remplacer les travailleurs vieillissants qui partent à la retraite ; l’utilisation, la fabrication, l’invention, l’amélioration, l’entretien et la réparation des machines occupent de nombreux travailleurs, lesquels doivent passer beaucoup de temps à se former, pendant leurs études et après, pour acquérir, conserver et développer leurs compétences ; le fait que les travailleurs participent davantage à la consommation des marchandises produites à l’aide des machines, ce qui était avant surtout l’affaire des bourgeois, exige maintenant la production de plus de marchandises pour répondre à la demande qui est plus grande ; etc. Malgré toutes ces explications, et aussi d’autres que nous pourrions donner, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche. Si des machines sont capables de faire cent ou mille fois plus de travail qu’un ouvrier habile ou multiplie par dix la productivité de l’employé qui l’utilise, et ce, en coûtant moins cher, ne devrions-nous pas nous trouver depuis longtemps dans une situation où la demande pour la marchandise que sont les travailleurs serait beaucoup plus faible que l’offre, et où nous devrions être plus à travailler moins, par choix ou par obligation, en vivant à notre aise ou en étant pauvres ou misérables ? Or, ce n’est pas le cas, malgré des hausses épisodiques du taux de chômage. Et ça semble encore moins le cas maintenant, alors que nous connaîtrions, au Canada et peut-être aussi dans d’autres pays occidentaux, une importante pénurie de main-d’œuvre.

Il est donc légitime de nous interroger sur la nature des emplois qui n’existaient pas avant, qui avaient une autre forme ou qui n’étaient pas aussi fréquents, et que nous sommes de plus en plus à occuper. Ne se peut-il pas que ces emplois soient, dans le meilleur des cas, inutiles ou, encore pire, qu’ils soient absurdes et nuisibles, et que leur principale raison d’être soient justement de nous occuper ?

La bureaucratie, aussi bien publique que privée, s’étend à un rythme effarant, si bien que les bureaucrates à l’état pur se retrouvent à être aussi nombreux ou plus nombreux que les employés qui travaillent à la mission première ou officielle des organisations en question (les enseignants et les professeurs, les travailleurs de la santé, les bibliothécaires, les monteurs de lignes électriques, les programmeurs informatiques, les pilotes d’avion, les conducteurs de trains ou d’autobus, les mécaniciens, les ingénieurs, les travailleurs de la construction, les horticulteurs, les ouvriers des fermes et des usines, etc.), si bien que les tâches de ces derniers deviennent de plus en plus bureaucratiques, pour se conformer aux exigences et aux normes élaborées, imposées et continuellement améliorées par ces bureaucrates, et pour justifier le travail et l’importance de ces derniers dans ces organisations. Que de réunions interminables, inutiles et pénibles sont organisées pour revoir sans cesse la structure, les directives, les procédures, les processus, les formations, les formulaires, les logos, la terminologie technique et administrative, les règles éthiques et les codes de vie en vigueur dans les milieux de travail ! Que de travail tout aussi interminable, inutile et pénible il résulte de toutes cette vaine agitation ! On a difficilement idée de tout le temps et de toute l’énergie qui sont absurdement gaspillés, et qui pourraient être employés pour travailler à des choses plus utiles ou pour travailler moins et faire des choses plus agréables et plus favorables au développement de nos aptitudes et à notre perfectionnement moral.

Au cours des dernières décennies et encore plus au cours des dernières années, nos organisations ont aussi connu des développements inédits, par opposition à la prolifération bureaucratique qui n’est certainement pas une chose nouvelle. De nouveaux secteurs de l’activité laborieuse sont apparus et se sont développés sous prétexte de lutter contre des maux imaginaires ou exagérés auxquels on occupe une importance démesurée. Ce sont de nouvelles organisations qui ont vu le jour et qui enrégimentent des travailleurs. Ce sont aussi des secteurs, des services et des directions qui apparaissent dans des organisations qui existent déjà, et qui embrigadent à temps complet ou à temps partiel les employés dont disposent ces organisations ou qui en recrutent de nouveau. Je pense notamment à l’obsession pour la sécurité, qui mobilise des travailleurs chargés de lutter contre tous les dangers auxquels nous pourrions être exposés, qu’il s’agisse de nous sensibiliser à ces dangers ; de nous faire payer pour tous les petits risques que nous prenons, sous la forme d’amendes, de taxes supplémentaires ou de primes d’assurance fixées en fonction des comportements à risque que nous aurions ou que les personnes que nous côtoyons auraient ; et de nous protéger contre des dangers imminents, avec notre consentement ou non. Je pense aux graves blessures, maladies, maux et catastrophes dont nous pourrions être victimes, ou qui pourraient entraîner notre mort, détruire « nos démocraties » ou anéantir l’humanité, la vie sur terre et la planète elle-même, quand nous faisons du vélo en ville ; quand nous traversons la rue sans attendre l’activation du passage piétonnier ou sans nous rendre à une intersection ; quand nous conduisons une voiture après avoir bu quelques verres, après ne pas avoir assez dormi ou alors qu’il tombe de la neige ; quand nous fréquentons des lieux publics, participons à des événements de grande envergure et voyageons en avion, en train et en autobus, alors que la menace terroriste serait élevée ; quand nous ne nous lavons pas les mains, quand nous ne portons pas un masque ou un « couvre-visage », quand nous ne nous faisons pas vacciner et quand nous participons à des rassemblements privés et publics, alors que de dangereux virus circuleraient ; quand nous sommes exposés à la désinformation, à la propagande russe ou chinoise et aux délires complotistes qui circuleraient sur les réseaux sociaux et dans les médias alternatifs et qui seraient une manifestation du suprématisme blanc ; quand nous serions exposés à des discours haineux susceptibles de provoquer des actes violents envers les minorités en général, c’est-à-dire en particulier les femmes, les homosexuels, les bisexuels, les transgenres, les Juifs, les musulmans, les Noirs, les hispanophones, les Asiatiques, les autochtones et les Ukrainiens ; quand nous utilisons des combustibles fossiles pour nous déplacer, pour chauffer nos domiciles et pour produire de l’électricité ; quand nous dépensons trop d’énergie et sommes à l’origine d’importantes émissions de gaz à effet de serre parce que nous mangeons de la viande, faisons trop souvent la lessive et prenons des douches chaudes trop fréquemment et trop longtemps ; etc. C’est donc une véritable armée qu’il faut mobiliser pour produire l’apparence ou l’illusion de ces dangers et pour en inventer de nouveaux ; pour leur donner un semblant de fondement rationnel ou scientifique ; pour élaborer des règles, des normes et des procédures supposément capables de contrecarrer ces maux ou de les atténuer ; pour obtenir notre consentement quant à ces règles, normes et procédures ; pour nous surveiller et nous punir en cas de désobéissance ; et pour analyser nos paroles et nos actes afin de détecter d’avance si nous avons un profil de récalcitrants, de complotistes, de criminels, de suprématistes blancs ou d’ennemis de la société, de la démocratie, de l’humanité ou de la planète. Cette armée est constituée de journalistes, de publicitaires, d’experts de toutes sortes, d’influenceurs et de célébrités chargés de nous bourrer le crâne et de nous lessiver la cervelle ; de chercheurs grassement payés pour montrer ce qu’on leur demande de montrer, avec l’aide de leurs étudiants qui constituent la relève ; de bureaucrates dont le travail est d’inventer et de modifier sans cesse la réglementation et les programmes de financement censés nous sauver ; de policiers, d’agents de sécurité, de militaires et d’espions qui patrouillent les rues et le ciel, qui établissent des points de contrôle, qui donnent des contraventions, qui nous appréhendent, qui nous emprisonnent, qui nous tabassent, ou qui surveillent notre activité en ligne et qui nous fichent si nous leur semblons suspects ; de modérateurs et de censeurs pour décider ce que nous pouvons voir, entendre et savoir ; de programmeurs qui élaborent des systèmes de surveillance automatisée pour aider tout ce beau monde à faire leur travail ; de spécialistes des ventes pour faire du démarchage auprès des gouvernements, des organismes publics et des entreprises et leur vendre ces produits très coûteux et à remplacer ou améliorer régulièrement ; de comités responsables de la sensibilisation, de la moralisation, de la mobilisation et de l’application de la réglementation dans les milieux de travail.

C’est donc en maintenant sur le pied de guerre cette armée permanente chargée de contribuer à la prolifération bureaucratique et de lutter contre tous les dangers imaginaires et imaginables qu’on réussit à occuper une part croissante des travailleurs qui autrement n’auraient pas d’emplois et seraient au chômage, ou qui n’auraient pas assez de travail pour « gagner leur vie », comme on dit. On comprendra que les personnes ainsi employées ont tout intérêt à ne pas critiquer cette vaine agitation, qui constitue leur gagne-pain, en partie ou en totalité. Soit elles sentent, clairement ou confusément, l’inutilité et l’absurdité de ce qu’elles doivent faire au travail, et elles se sentent encore plus asservies et dégradées par ce travail, comparativement au travail dont il résulte des marchandises et des services utiles, et qui n’est pas aussi absurde même si ce sont les exploiteurs qui en bénéficient seulement ou principalement ; soit elles ont le cerveau trop lessivé et elles sont trop embrigadées pour s’apercevoir de l’inutilité et de l’absurdité de leur travail, et elles sont encore plus asservies que si elles devaient produire des marchandises utiles ou offrir des services utiles, même si elles n’en tiraient elles-mêmes aucun profit ou presque. Nous pouvons nous demander ce qui est pire : être encore plus asservi et le savoir, comme dans le premier cas ; ou être encore plus asservi sans le savoir, comme dans le deuxième cas. Mais, indépendamment des idées et des sentiments de ces travailleurs sur leur propre asservissement, on dirait bien que ces emplois inutiles et absurdes ont pour principale raison d’être d’occuper et d’asservir tous ces travailleurs qui, autrement, seraient désœuvrés, seraient moins mobilisés et auraient plus de temps pour réfléchir à leur situation et à la domination des grandes corporations et des oligarques. C’est pour cette raison que nos exploiteurs considèrent que l’oisiveté est la mère de tous les vices, et qu’ils font des pieds et des mains pour nous garder occupés et mobilisés par des formes inutiles et absurdes de travail, surtout quand ils peuvent faire des profits en même temps et nous faire assumer les coûts de cette vaine agitation, grâce aux taxes et aux impôts que nous payons et à une hausse de prix des marchandises et des services que nous achetons. On peut donc parler à juste titre d’un perfectionnement des pratiques asservissantes.


En raison des perfectionnements des pratiques asservissantes décrits et analysés dans cette série de trois billets, nous pourrions être pris de découragement. Comment pourrions-nous raisonnablement croire que les masses laborieuses finiront par se réveiller et que leur irritation dépassera enfin le seuil critique, alors que leurs exploiteurs et leurs valets seraient des virtuoses de l’asservissement ? Heureusement, ces pratiques asservissantes perfectionnées, justement à cause de leur effet cumulatif, irritent plus fortement une partie considérable de la population, et sont plus souvent reconnues pour ce qu’elles sont, beaucoup plus qu’il y a cinq ou dix ans. Malgré leurs effets négatifs bien réels sur notre liberté, ces pratiques asservissantes n’ouvrent pas simplement la voie à de nouvelles pratiques asservissantes plus perfectionnées ou à un recyclage de ces pratiques, lesquelles deviennent difficiles à supporter même pour ceux d’entre nous qui se montreraient satisfaits s’ils pouvaient vaquer tranquillement à leurs petites occupations, avec le niveau de confort auquel ils sont habitués. Et l’arrogance et le mépris de nos maîtres et de leurs valets politiques et bureaucratiques à notre égard, qui s’expriment de plus en plus ouvertement, ne contribuent pas peu à cette irritation.

Il n’en demeure pas moins vrai que nous sommes encore loin d’une résistance organisée et réfléchie de grande ampleur. Certains d’entre nous ont seulement besoin de laisser sortir un peu la vapeur afin de s’assoupir à nouveau, une fois la chose faite. Malgré une forte aversion pour les nouvelles pratiques asservissantes et une assez bonne compréhension de ces pratiques, d’autres sont tout à fait disposés à accepter d’autres contraintes ou les réclament même, pour eux-mêmes ou pour les autres, qu’elles soient issues de morales conservatrices, de la vie familiale, des religions traditionnelles ou de conceptions de la communauté peu compatibles avec la liberté et l’individualité. C’est pourquoi il faut perfectionner nos pratiques libératrices, un peu comme nos maîtres et leurs valets perfectionnent les pratiques asservissantes dont nous sommes l’objet. Nous aurions grand tort de croire que nous sommes naturellement libres et que notre liberté, contrairement à toutes les autres choses qui existent, n’est pas conditionnée. En effet, il ne suffit pas de nous libérer des oppresseurs pour devenir libres ou l’être, comme s’il devait en résulter un retour à un état naturel de liberté. La diminution de la servitude est seulement une occasion de renforcer notre désir de liberté, de développer nos facultés morales, intellectuelles et corporelles pour accroître notre liberté, et d’assurer les conditions de ce développement, sans quoi cette diminution de la servitude pourrait difficilement se produire, pourrait s’avérer très modérée ou illusoire, ou pourrait préparer le terrain à d’autres formes de servitude. Car la liberté ne consiste pas seulement en une libération et en la négation des contraintes asservissantes. Elle exige aussi un développement positif et actif de notre personne, de nos aptitudes et de nos sentiments, ainsi que la création de nouveaux idéaux humains, individuels et collectifs, pour orienter ce développement de manière non dogmatique. Malheureusement, c’est ce à quoi nous réfléchissons trop rarement et ce à quoi nous avons rarement le désir de réfléchir.