Le perfectionnement des pratiques asservissantes (1)

Les mauvaises choses peuvent être perfectionnées aussi bien que les bonnes choses. Rien d’étonnant à cela, puisque les bonnes choses des uns sont les mauvaises choses des autres, et vice versa. La servitude du peuple, en tant qu’elle est la condition de la puissance et de la richesse des dirigeants politiques et bureaucratiques, des grandes entreprises, des organisations supranationales publiques et privées et des oligarques qui les influencent et les contrôlent, est une bonne chose pour eux. La liberté réelle et pas seulement fictive du peuple est, à l’inverse une mauvaise chose pour tout ce beau monde. Du point de vue de ceux qui agissent de plus en plus comme s’ils étaient nos maîtres et qui le deviennent effectivement de plus en plus, nous pouvons donc parler d’un perfectionnement des pratiques asservissantes quand celles-ci, grâce à un raffinement progressif, érodent notre liberté et accroissent notre servitude, idéalement de manière assez sournoise pour que nous nous en apercevions seulement quand le mal est déjà fait ou quand la situation est devenue difficilement réversible, ou pour que nous pensions que nous devenons plus libres alors qu’en fait, nous le devenons moins.


À la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, les classes industrielle, commerçante et financière ont remplacé les rois, les nobles et les prêtres en tant que classes dominantes. Du même coup, on a aussi remplacé les régimes monarchiques ou aristocratiques par des démocraties représentatives en apparence moins autoritaires et oppressives, ou du moins on a introduit d’importants éléments de démocratie représentative dans ces régimes plus anciens et plus autoritaires. C’est ainsi que le peuple a pu croire qu’il n’était plus simplement gouverné et asservi par les classes supérieures et que, par l’élection de représentants appelés à constituer un parlement, qu’il participait véritablement aux affaires politiques. C’est cette liberté politique illusoire qui a permis à la bourgeoisie triomphante de se soumettre les masses laborieuses pour qu’elles servent leurs intérêts. Elle constituait un perfectionnement dans la manière de gouverner les masses en ce que, dans les faits, les industriels, les commerçants et les financiers, riches ou seulement aisés, tenaient les rênes du pouvoir, puisque leurs membres étaient les seuls ou presque à disposer de l’éducation, des relations et du temps pour s’occuper des affaires politiques. Bien que servant les intérêts de leur classe sociale au détriment de ceux du peuple, ils pouvaient agir en tant que représentants légitime du peuple qui les avait élus. En raison de cette illusion, le peuple ne devait-il pas accepter les grandes orientations politiques décidées par les représentants de la volonté populaire ? Et s’ils n’étaient pas contents, n’étaient-ils pas libres de choisir, aux prochaines élections, les candidats dont les idées ou les promesses étaient compatibles avec leurs intérêts et leurs aspirations ?

C’est en partie grâce à ce perfectionnement des pratiques asservissantes que des familles d’industriels, de marchands et de financiers ont pu, avec le soutien des gouvernements et des parlements, s’accaparer et se transmettre de génération en génération d’importantes fortunes et avoir le monopole des jouissances et d’une culture et d’une éducation dignes de ce nom, alors que les travailleurs des villes et des campagnes qu’ils exploitaient directement ou indirectement anéantissaient leurs forces corporelles, morales et intellectuelles en travaillant dix, douze ou seize par jour, se devaient de servir docilement leurs maîtres sous peine de ne plus pouvoir trouver du travail, et vivaient malgré tout dans la pauvreté ou assez souvent dans la misère, ne pouvant même pas se nourrir, se loger, se vêtir et se soigner convenablement, malgré l’augmentation de la productivité due aux machines, dont leurs exploiteurs étaient les seuls à profiter.


Comme on pouvait s’y attendre, ce perfectionnement des pratiques asservissantes par rapport au stade antérieur, n’a pas suffi pour étouffer indéfiniment l’insatisfaction et la colère des masses exploitées. Ce fantôme de liberté politique ne les empêchait nullement de sentir la situation misérable dans laquelle elles se trouvaient et qui est devenue insupportable à beaucoup. Quelle vie de chien elles avaient ! C’est pourquoi les idées socialistes ont commencé à se répandre et ont trouvé en elles un terreau fertile, malgré la censure et la persécution, et peut-être même à cause de celles-ci, en ce qu’elles tendent à attirer l’attention sur les idées ciblées et à accroître leur puissance. Les travailleurs et les penseurs qui se sont rangés de leur côté se sont par conséquent mis à lutter pour que le travail cesse d’être abrutissant et dégradant, pour que les travailleurs ne soient plus la chose des exploiteurs qui s’approprient ce qu’ils produisent contre un salaire de misère et qui les mettent au chômage quand ils n’ont plus besoin d’eux, que ces travailleurs reçoivent la même éducation que les bourgeois, qu’ils puissent développer librement et intégralement leurs facultés, et que les bourgeois connaissent eux aussi les peines du travail, au lieu de vivre aux dépens des travailleurs, dans une oisiveté indécente et immorale. Il en est résulté des grèves, des émeutes, des révoltes et des insurrections que les classes dominantes ont étouffées dans le sang. Plus rarement, des révolutions ont pu être menées à terme et on a établi la dictature du prolétariat et la marche vers la réalisation du communisme qui, si elles n’étaient certainement pas à la hauteur des désirs des travailleurs et des penseurs qui vivaient dans ces nouveaux régimes, elles proposaient une idéologie concurrente capable de séduire une partie des masses exploitées des pays occidentaux et de provoquer des troubles.

S’il est vrai qu’il y a eu, dans les pays occidentaux, des épisodes d’intensification de la persécution des personnes et des organisations considérées à tort ou à raison comme socialistes, communistes ou anarchistes, on a aussi pu observer une amélioration importante des conditions de travail et d’existence des travailleurs et de l’accès à l’éducation primaire, secondaire et supérieure. Bien qu’il ne soit pas question de nier les bienfaits qui en ont résulté, il serait naïf d’y voir simplement une victoire partielle des travailleurs, et encore plus naïf d’en conclure l’existence d’une évolution morale positive des sentiments des classes sociales exploiteuses à l’égard des masses exploitées, auxquelles elles voudraient dorénavant du bien, après les avoir exploitées et écrasées pendant plusieurs générations. Il est raisonnable de voir plutôt dans les améliorations auxquelles les exploiteurs ont consenti un nouveau perfectionnement des pratiques asservissantes qui rend l’exploitation plus supportable, qui rend les exploités moins sensibles aux chants séducteurs du socialisme ou du communisme, et qui diminue l’intensité et la fréquence des troubles. Car il fallait que le peuple se tienne tranquille et bénéficie d’un certain confort pour que les classes industrielles, commerçante et financière, ainsi que les grandes corporations nationales et multinationales qu’elles ont créées, puissent continuer à s’enrichir et consolider leur position dominante, et aussi lutter contre le bloc idéologique qui venait de se constituer.

L’une des manières qu’on a trouvées de continuer à s’enrichir tout en évitant de provoquer des troubles plus grands, c’est de raccourcir la journée de travail et d’augmenter les salaires pour faire participer davantage les masses laborieuses à la consommation, dont elles étaient en grande partie exclues et qui étaient surtout l’affaire des riches familles d’industriels, de commerçants et de financiers. Disposant alors d’assez de temps et d’argent pour pouvoir participer à la consommation qui enrichissait encore plus les richards qui leur vendaient produits et services, les travailleurs ont généralement accepté leur exploitation, puisqu’ils s’estimaient suffisamment récompensés par ce confort relatif et étaient, dans une large part, satisfaits de leur existence. Stimulée par de vastes et incessantes campagnes publicitaires, les dépenses des travailleurs sont devenues très élevées pour leurs revenus et pour ne pas les condamner à une vie de labeur, malgré l’amélioration des conditions de travail. Les travailleurs acceptaient docilement, de la jeunesse à la vieillesse, de se soumettre à leurs employeurs et d’être exploités par eux pour pouvoir dépenser leurs salaires en achetant les produits et les services grâce auxquels les riches et les grandes corporations, contrôlant de plus en plus la production et le commerce, leur soutiraient encore plus d’argent et les maintenaient dans la servitude laborieuse.

Mais bien assez vite, les améliorations salariales consenties par les maîtres se sont montrées de plus en plus insuffisantes, en raison de l’inflation et de cet emballement de la consommation grâce auquel les maîtres s’enrichissaient. Les travailleurs vivant généralement au-dessus de leurs moyens pour avoir une maison ou un condominium, une voiture ou deux, des animaux de compagnie, des enfants et des vêtements à la dernière mode, pour se divertir grâce aux produits de l’industrie culturelle, pour se procurer les derniers gadgets électroniques, pour faire de petits voyages durant les vacances estivales ou durant l’hiver, pour aller régulièrement manger au restaurant ou dans une horrible gargote franchisée, l’endettement s’est généralisé et, de génération en génération de travailleurs, est devenu de plus en plus grand. Les travailleurs doivent maintenant, pour entretenir cette illusion de prospérité, vivre avec des dettes toute leur vie, qu’il s’agisse de dettes d’étude, du solde de leurs cartes de crédit qu’ils ne sont pas capables de rembourser complètement, d’une marge de crédit qu’ils doivent utiliser régulièrement ou d’un prêt hypothécaire pour une maison ou un condominium. C’est ainsi que les banques et les compagnies de cartes de crédit maintiennent artificiellement le pouvoir d’achat des masses laborieuses, toujours plus endettées et donc attachées au travail salarié, car il ne s’agit plus seulement de travailler pour consommer, mais aussi de travailler pour rembourser leurs dettes et en contracter de nouvelles. Et ces institutions bienfaitrices, grâce à la magie de la création monétaire, prêtent plus d’argent qu’elles n’en ont en réalité et ne se font pas moins payer des intérêts pour ces sommes créées ab nihilo spécialement pour accorder ces prêts, alors que l’argent prêté et dépensé revient en grande partie, directement ou indirectement, dans leurs poches ou dans celles de leurs comparses, pour les enrichir encore plus. Voilà que les élites économiques capitalisent aux deux bouts, par les prêts eux-mêmes et par la dépense des nouvelles sommes d’argent mises en circulation grâce à ces prêts.

On l’aura compris, cette drôle de prospérité, loin d’être favorable à l’oisiveté, au loisir et au développement des aptitudes des travailleurs, est au contraire propice à l’asservissement des masses laborieuses et à la domination des élites économiques. C’est en gardant cela en tête qu’il nous faut juger de l’accès universel à l’éducation primaire et secondaire et de l’accès plus facile à l’éducation dite supérieure auxquels ont consenti les classes dominantes et exploiteuses, et dont étaient grandement privées les masses laborieuses du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il suffit d’avoir fréquenté les établissements d’enseignement des pays occidentaux, de l’école primaire jusqu’à l’université, ou d’avoir observé les produits de ces établissements, pour constater que l’éducation qu’on y dispense aux enfants des travailleurs et futurs travailleurs – qui constituent l’essentiel de la population – contribue assez peu à développer leurs aptitudes intellectuelles, morales et corporelles et à leur donner les moyens d’accroître leur liberté. Il s’agit bien davantage d’une forme de dressage devant les préparer à l’asservissement qui les attend après leurs études et les disposer à l’accepter docilement. Les horaires des classes qui calquent les horaires de travail rigides, l’alternance entre la semaine de classe (ou de travail) et la fin de semaine, la multiplication des évaluations, le recours massif aux procédures dans l’apprentissage, et le conformisme inculqué aux enfants et aux jeunes par les enseignants et les professeurs, montrent bien qu’on ne s’efforce pas tant d’éduquer des hommes libres, que de dresser de grands enfants qui acceptent docilement d’être exploités et asservis toute leur vie, et qui sont généralement des travailleurs plus ou moins instruits qui remplacent les ouvriers et les paysans qu’on maintenait jadis dans l’ignorance et dont on n’a de moins en moins besoin dans les pays occidentaux. Même ceux qui ont fait des études supérieures de premier cycle, de deuxième cycle et de troisième cycle sont généralement formatés pour accepter une forme d’asservissement semblable à celle des travailleurs moins instruits. C’est que l’éducation dite supérieure a depuis longtemps pour fonction de répondre aux besoins réels ou imaginaires du marché du travail ; c’est qu’on sélectionne et favorise les étudiants les plus opportunistes et non les plus doués et les plus indépendants dans les universités ; c’est qu’il faut bien plier l’échine, intégrer le marché du travail et faire docilement ce que réclament les employeurs pour rembourser ses dettes études qui, en fonction de leur importance, neutralisent ce que l’éducation supérieure actuelle peut malgré tout avoir de libérateur.


Pour conclure ce billet, voici les effets du perfectionnement des pratiques asservissantes que je viens de décrire.

Les travailleurs, qui bénéficient dorénavant d’un certain niveau de vie dont les travailleurs étaient jadis privés et dont les travailleurs des pays non occidentaux sont encore souvent privés, en viennent à se compter chanceux et à accepter l’exploitation et la servitude du travail salarié comme un mal nécessaire, auquel ils sont fortement insensibilisés. Satisfaits de cette prospérité relative et relativement insensibles à la privation de liberté qui l’accompagne, ils ne sont guère disposés à résister aux exploiteurs qui s’enrichissent sur leur dos, et encore moins à se révolter contre eux. C’est pourquoi ils vaquent tranquillement à leurs affaires ou plutôt à celles de leurs employeurs et maîtres, et qu’ils jouent docilement les rôles qu’on a préparés pour eux dans l’ordre économique actuel.

Quant à l’éducation qu’on leur accorde et dont on privait grandement les travailleurs du passé, elle les dissuade de réclamer une éducation digne de ce nom, même si elle s’avère être, plus souvent qu’autrement, une forme de dressage. Alors que les travailleurs du passé pouvaient réclamer cette éducation dont ils étaient simplement privés, les travailleurs qui leur ont succédé croient avoir déjà accès à cette éducation et ne sont donc pas prêts à lutter pour cette elle.

Mais les pratiques asservissantes, toutes perfectionnées qu’elles soient, en viennent tôt ou tard à faire leur temps. Cela arrive quand il devient manifeste que les masses laborieuses s’appauvrissent, que les emplois deviennent plus précaires, que l’endettement atteint des proportions difficilement supportables pour plusieurs, qu’une génération de travailleurs connaît une forte dégradation de son niveau de vie comparativement à la génération antérieure, et qu’inversement les fortunes amassées par les classes exploiteuses et les grandes corporations sont indécentes ; et quand, la principale idéologie concurrente ayant perdu presque toute son influence ou tout son pouvoir d’attraction à la suite de la dissolution de l’URSS, les classes exploiteuses et les dirigeants politiques des pays occidentaux célèbrent la victoire du capitalisme occidental en mettant la hache dans les services publics et soutirent encore plus d’argent aux exploités en inventant des taxes sur la consommation, qui parfois sont l’objet d’autres taxes sur la consommation.

Comme j’essaierai de le montrer dans la suite de ce billet, c’est à ce moment qu’un nouveau perfectionnement des pratiques asservissantes s’impose, afin de garder fermement le contrôle des masses laborieuses, qui pourraient décider de résister et qu’il faut pour cette raison mobiliser en permanence.

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