La cage dorée ou la fosse commune

Je suppose que plusieurs de mes lecteurs, comme moi, ont fait des études supérieures et occupent des postes privilégiés, avec un salaire supérieur à la moyenne et des avantages sociaux, comme des assurances collectives, plusieurs semaines de vacances payées, un fonds de retraite, un programme d’aide aux employés, la possibilité de prendre une année sabbatique, etc. Ce sont peut-être des enseignants, des professeurs, des professionnels de recherche, des experts dans un domaine donné et peut-être même quelques fonctionnaires, car on trouve de tout dans cette grande catégorie d’emploi. J’imagine que, comme moi, ils sont contents de ne pas ou de ne plus avoir un salaire de crève-faim et d’être moins affectés que d’autres par l’augmentation rapide du coût de la vie que nous connaissons depuis quelques années, si du moins ils font attention à la manière dont ils dépensent leur argent et aux engagements économiques qu’ils prennent. J’imagine aussi qu’ils se disent, comme moi, qu’il vaut mieux que ce soient eux qui occupent ces postes que des carriéristes prêts à tout pour obtenir de l’avancement et satisfaire leurs maîtres, et incapables de faire quelque chose de vraiment utile et agréable, pour les autres ou pour eux-mêmes, grâce aux moyens que leur procurent ces postes. Mais il n’en demeure pas moins vrai, même pour ceux qui ne font pas partie de ces valets rampants, que les effets des cages dorées où ils sont enfermés sont bien réels. C’est pourquoi il faut les reconnaître pour ce qu’ils sont, afin de ne pas nous illusionner, les atténuer et déguerpir quand la situation devient intenable.

Même avec les meilleures intentions, souvent on ne peut rien faire ou presque d’utile tellement tout est réglementé dans les organisations pour lesquelles nous travaillons, tellement les conventions y sont fortes et puissantes, tellement il est difficile de trouver des alliés de confiance, tellement l’autorité dont disposent nos supérieurs est arbitraire, tellement nous sommes entourés de collèges qui seraient prêts à nous nuire pour le moindre écart à la discipline, dans l’espoir d’obtenir une récompense pour leur loyauté, ou simplement parce qu’ils ne sauraient tolérer que nous ne fassions pas preuve de la même obéissance ou servilité qu’eux. Il nous faut donc manœuvrer avec prudence. Mais peu à peu, cette prudence risque de ne plus être une manière réfléchie de prendre des risques, pour devenir une attitude morale qui consiste à refuser de prendre le moindre risque. Quand cela arrive, nous en venons à abandonner notre désir de résister aux organisations auxquelles nous appartenons ou de les subvertir, en cherchant à nous justifier à nos propres yeux, par exemple en nous disant que nous ne voulons pas prendre inconsidérément des risques inutiles et que nous attendons la bonne occasion pour faire quelque chose, ce pour quoi il ne nous faut pas perdre notre poste ou même éveiller la méfiance. Mais cette occasion ne vient que rarement : plus nous attendons, et plus nous nous ramollissons, moins nous sommes prêts à prendre des risques et plus nous devenons incapables de profiter d’une bonne occasion ou de la reconnaître pour ce qu’elle est. Si bien qu’après quelques années ou décennies d’attente et de passivité, à subir l’influence de forces auxquelles nous résistons de moins en moins, nous en venons à ressembler de plus en plus aux carriéristes dont nous aimerions nous distinguer, à l’exception près que nous continuons à nous raconter des histoires ou que nous sombrons dans le cynisme pour cacher ou justifier notre pusillanimité, alors qu’ils s’accommodent fort bien de la situation dans laquelle ils se trouvent et n’ont généralement pas besoin d’avoir recours à de tels expédients, sauf quand on leur adresse des critiques. C’est ainsi que nous risquons d’être formatés par ces milieux, en adoptant les comportements et les attitudes qui y sont attendus de nous. Nous pouvons bien nous dire qu’il vaut mieux que ça soit nous qui occupions ces postes privilégiés que des personnes plus serviles, l’assimilation ou la corruption ne s’en produit pas moins. Ce que nous devenons alors est une version dégradée de ce que nous étions avant et de ce que nous aurions peut-être continué d’être si nous n’avions pas occupé ces postes privilégiés ou si nous avions démissionné aux premiers signes de cette dégradation à laquelle il est très difficile de résister.

Au fil des années, nous nous habituons à fréquenter de bons bourgeois ; nous nous embourgeoisons à leur contact ; nous commençons à voir la situation sociale et économique à partir de leur point de vue, qui devient le nôtre ; nous devenons peu à peu insensibles à la situation de tous ceux qui ne sont pas dans une situation privilégiée comme la nôtre, même si cette autre situation a déjà été la nôtre ; nous nous imaginons que les privilèges qu’on daigne nous accorder nous sont dus et sont donc là pour rester, sans que nous ayons à lutter pour eux ; nous nous consolons et nous excusons notre manque de combativité en nous disant que nous devrions nous compter chanceux, car il y a des gens qui ont une existence plus misérable que la nôtre ; nous incorporons les nombreuses règles et normes qu’on nous demande de respecter, nous adoptons une attitude procédurale, et notre intelligence et notre autonomie se désagrègent ; nous devenons de plus en plus directifs vis-à-vis de nos collègues, des personnes sur lesquelles nous pouvons exercer une certaine autorité et même sur nos proches, qui trop souvent ne demandent pas mieux que d’être dirigés ; nous censurons nos propres paroles pour ne pas perdre la considération de nos supérieurs et de nos collègues, et cette autocensure s’intériorise pour porter aussi sur les pensées et les sentiments que nous ne pouvons pas exprimer impunément et que nous nous retrouvons à ne plus avoir sans nous blâmer nous-mêmes ou à ne plus avoir du tout ; et il devient hors de question de déguerpir avant que la décomposition s’achève, puisque nous sommes prisonniers des obligations financières que nous avons contractées pour nous récompenser ou nous consoler des peines de ces postes que, pour cette raison, il nous est encore plus difficile de quitter.

Que faire une fois que nous reconnaissons pour ce qu’il est le processus, lent ou rapide, de normalisation et de pourriture dont nous sommes l’objet ? Dégoûtés, nous en venons à nous dire qu’il faut nous sauver de cette cage dorée tout de suite ou dès que nous en aurons l’occasion, et qu’il vaudrait mieux avoir un emploi mal rémunéré et précaire, dans lequel nous aurions moins à nous investir, ne serions pas des parasites et ne serions pas du côté des exploiteurs et des maîtres. Malgré le contentement moral que pourrait nous procurer ce changement ou l’imagination de ce changement, nous aurions tort, dans bien des cas, de croire que la servitude se ferait alors moins sentir, et que nous ne serions pas formatés et dégradés moralement par un tel emploi. Les petits chefs que les exploiteurs ou les maîtres emploient ne manquent pas de traiter comme leur chose leurs subordonnés et de se venger sur eux de leur propre servitude, avec dureté ou avec une gentillesse contrefaite et étouffante. Et plusieurs de nos collègues, qui sentiraient que nous ne nous sommes pas résignés comme eux, qui pourraient difficilement accepter que nous aspirions à plus que ce qui doit être assez bon pour eux, prêteraient main-forte à ces petits maîtres pour entraver nos actes de résistance et pour nous faire entrer dans les rangs. Gardons-nous bien de cette croyance superstitieuse selon laquelle notre supériorité morale serait assurée du seul fait de rester purs, de ne pas nous compromettre en prenant part à l’exploitation et à la domination, et d’endurer toutes sortes de vexations et de maux. Ce serait encore nous raconter des histoires pour nous consoler de notre servitude et de notre déchéance.

Il existe des emplois, bien ou mal rémunérés, où il est possible de travailler seuls, sans avoir constamment des patrons, de petits chefs ou des collègues serviles et conformistes sur le dos. Mais ces emplois sont de plus en plus rares, la division du travail et la valorisation du travail d’équipe s’intensifiant, même quand ce n’est pas efficace et quand c’est absurde. Et il est de plus en plus difficile ou désavantageux d’être un travailleur un autonome ou un petit entrepreneur, ou de constituer une coopérative de travail, le salariat étant depuis longtemps devenu la norme et le contexte économique étant beaucoup moins favorable à ces tentatives qu’aux grandes entreprises privées ou publiques qui contrôlent la quasi-totalité du marché du travail, sans parler du danger d’y transposer les attitudes des petits chefs et des employés, notamment la servilité à l’égard du « client-roi » et le manque d’initiative.

Nos sociétés, dont on dit qu’elles sont des démocraties libérales, laissent en fait bien peu de liberté aux masses laborieuses auxquelles nous appartenons presque tous. Cette liberté se réduit à l’alternative suivante, dont la deuxième branche est impossible ou difficilement possible pour ceux d’entre nous qui n’ont pas des origines bourgeoises et les compétences professionnelles jugées nécessaires pour arriver : ou bien être le larbin des patrons, des contre-maîtres et des clients ; ou bien, sans cesser d’être un larbin, participer à l’exploitation et à l’asservissement de nos semblables, en échange de petits privilèges de plus en plus misérables, mais qui conservent une certaine valeur étant donné la dégradation des conditions de vie de la vile populace et le mépris croissant dont elle est l’objet. Ce qui revient à devoir choisir entre une cage dorée et la fosse commune où croupit une foule d’esclaves interchangeables. Quelle vie nous avons !

Qu’on me permette de rêver d’une société nouvelle et radicalement différente où il serait possible de n’être ni un larbin, ni un maître, ni un contre-maître, et où il serait même impossible d’être un larbin, un maître ou un contre-maître ; et où nous pourrions vivre en hommes libres pouvant s’associer librement avec d’autres hommes libres.