La liberté des autres comme condition de notre liberté

On dit souvent que notre liberté se termine où celle des autres commence. Selon cette maxime, la liberté de contraindre quelqu’un d’autre à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire ne m’est pas reconnue, et vice versa. La vie en société consisterait donc à harmoniser les libertés de chacun, en lui accordant le plus de liberté possible sans empiéter sur la liberté des autres. Dans cette perspective, la principale chose qui menacerait la liberté des uns serait un excès de liberté dont se rendraient coupables autres. C’est pourquoi il faudrait imposer des limites aux libertés individuelles, qu’il s’agisse de celles des personnes égoïstes qui empiètent sur les libertés de leur entourage, ou de celles des propriétaires et des gestionnaires des grandes entreprises qui portent atteintes à la liberté de leurs employés par les conditions de travail qu’ils leur imposent, et à celle de leurs concurrents de taille plus modeste par les stratagèmes utilisés pour entraver leurs affaires.

Même en précisant qu’il faut établir une hiérarchie des libertés pour que cette maxime fonctionne – car les travailleurs qui luttent pour obtenir de meilleures conditions de travail restreignent certainement la liberté de leurs riches patrons de s’enrichir grâce à leur travail, tout comme cette liberté des patrons restreint la liberté des travailleurs pour eux –, elle semble être simpliste et erronée et contribuer à réduire la liberté des individus au lieu de la consolider. En effet, elle suppose que la liberté est naturelle ou déjà acquise et qu’elle est l’objet d’un fort désir chez les individus, si bien qu’il faudrait modérer cet amour de la liberté et même éviter d’en faire une valeur importante, par exemple en la subordonnant aux valeurs d’égalité et d’équité, par exemple. Mais cette supposition est fort douteuse. Si dans les faits presque tous les individus sont fortement subordonnés à leurs employeurs et à la classe politique, si leur manière de penser et de vivre est grandement déterminée par l’autorité que ces derniers exercent sur eux et par l’influence massive des médias, alors le problème auquel nous sommes confrontés n’est pas un excès de liberté, mais bien un manque de liberté dont les employeurs, la classe politique et les médias tirent assurément profit pour continuer à les exploiter, à les gouverner et à exercer un contrôle sur ce qu’ils pensent et sentent. Et on n’améliorerait certainement pas la situation en moralisant les individus pour qu’ils aient un désir de liberté encore plus modéré, sous prétexte d’éviter les empiétements sur la liberté des autres.

Faisons attention de ne pas exagérer. Le degré d’assujettissement des individus varie selon les différents milieux sociaux et aussi selon les individus. Plusieurs d’entre nous réussissent à s’aménager un espace de liberté, dans leur vie privée et, plus rarement et à un degré moindre, au travail. Mais cette liberté est toujours menacée et il faut constamment résister et lutter pour la préserver et peut-être l’étendre, en temps normal et à plus forte raison en période de crise. Et cette menace ne vient certainement pas des excès de liberté de nos concitoyens. Bien au contraire, leur manque de liberté et d’amour de la liberté les dispose à devenir les complices de ceux qui nous assujettissent. Quand ils sont majoritaires dans un milieu social ou dans une société, c’est eux qui donnent le ton. Leur consentement et leur obéissance deviennent la norme. L’autorité de la masse s’ajoute donc à celle du gouvernement, de la classe politique dans son ensemble, des forces dites de l’ordre, des grands médias, des experts autorisés, de l’industrie pharmaceutique et des GAFAM. Nos autorités politiques et sanitaires peuvent donc dire qu’elles agissent avec le soutien de la majorité de la population, ce qui les incite à aller encore plus loin, faute de rencontrer une résistance assez généralisée rendant difficile d’appliquer les décrets et de punir ceux qui résistent et qui désirent continuer à vivre librement. Comment les forces dites de l’ordre auraient-elles pu faire respecter le couvre-feu pendant des mois si la majorité des Québécois, ou une minorité significative, s’était mise à le « violer » ouvertement ? Comment l’interdiction de participer à des rassemblements privés aurait-elle pu être appliquée sans la collaboration de certains de nos concitoyens qui, sentant qu’ils ont avec eux la force du groupe, ont dénoncé ce qu’ils considèrent être comme des abus de liberté ? Comment l’obligation de porter le masque dans les milieux de travail aurait-elle pu être appliquée si la majorité obéissante ne s’était pas auto-disciplinée et n’avaient pas imposé sa discipline aux « récalcitrants » ?

Il est donc manifeste – dans la situation actuelle et dans le cadre social plus large où elle s’inscrit – que ce ne sont pas les excès de liberté de nos concitoyens qui sont susceptibles de nous priver d’une partie importante de notre liberté. Au contraire, c’est leur manque de liberté et d’amour de la liberté. Au lieu de dire que notre liberté s’arrête où commence celle des autres pour éviter les débordements, il serait plus juste de dire que notre liberté dépend de la liberté des autres et de leur amour pour elle. Ceux qui sont assez libres pour reconnaître pour ce qu’ils sont les abus d’autorité de notre gouvernement (pour ne nommer ici que lui) et qui aiment assez leur liberté pour résister, défendent du même coup la liberté des autres qui, s’ils sont semblables à lui, en font autant. Ainsi ceux qui aiment la liberté devraient comprendre que leur liberté est assurée par la liberté des autres et leur amour pour elle, au lieu d’être simplement diminuée par elles. S’ils s’imaginaient qu’ils peuvent cohabiter indéfiniment avec des personnes qui sont très peu libres et qui n’aiment pas la liberté, ou vivre en retrait de la société jugée oppressante et fréquenter seulement d’autres personnes libres, les événements de la dernière année ont dû les détromper, ainsi que la pérennisation possible d’une partie des pouvoirs exceptionnels que le gouvernement s’est accordés à lui-même, et la possible implantation d’un passeport vaccinal.

Maintenant que nous savons que la liberté de nos concitoyens et leur attachement pour elle sont des conditions d’existence de notre propre liberté, que faire pour cultiver cette liberté et cet attachement chez eux, car la tendance depuis l’arrivée du virus n’est certainement pas à leur accroissement pour la majorité d’entre eux ? Comment tirer profit des assouplissements de cet été pour disposer nos concitoyens à ne pas se contenter de ces misérables broutilles, et à résister activement l’automne ou l’hiver prochain si le gouvernement veut relancer le confinement ou maintenir indéfiniment une partie des mesures d’urgence.

J’ai bien quelques idées. Mais il me faut réfléchir plus longtemps. Puis même si ces idées étaient bonnes, elles seraient insuffisantes. Je continue d’y penser. Et avant d’écrire un billet à ce sujet, je ferai peut-être même quelques essais pour voir ce que ça donne. Je vous propose d’en faire autant.