Centraliser et déconcentrer

Avant l’invention de la poste, des trains, des bateaux à vapeur, des automobiles, des avions et du téléphone, les efforts de centralisation des gouvernements, des institutions et des grandes entreprises devaient surmonter des obstacles et se voyaient imposer des limites que nous avons aujourd’hui de la difficulté à concevoir concrètement, surtout depuis que nous nous sommes habitués, grâce à Internet et aux téléphones dits intelligents, à avoir accès rapidement aux instructions des autorités, à être systématiquement surveillés par elles, à communiquer facilement avec des personnes qui se trouvent à des milliers de kilomètres et à obtenir en ligne des services publics et privés de toutes sortes.

Pour centraliser l’administration de son royaume, un roi devait jadis contraindre ses vassaux à quitter leurs terres pour vivre à la cour et à lui rendre ainsi un perpétuel hommage. Même en confiant l’administration des provinces à des hommes de confiance, ce roi pouvait difficilement savoir ce qui s’y passait et exercer un contrôle rigoureux sur ces gouverneurs qui se trouvaient à des centaines ou à des milliers de kilomètres. Paradoxalement, de tels efforts de centralisation exigeaient que tout le pouvoir ne soit pas concentré à la cour et qu’il puisse se concentrer dans une certaine mesure dans les grandes villes des provinces et des colonies, qui devenaient alors des centres de pouvoir de moindre envergure qui s’accaparaient les pouvoirs des autorités locales ou qui se les subordonnaient, pour le compte du pouvoir royal, ou pour leur propre compte, en usant de l’autorité royale pour arriver à leurs fins.

À cause du perfectionnement des moyens de transport et de communication, il est devenu possible pour les gouvernements des monarchies et des républiques de centraliser dans leurs capitales davantage de pouvoir, et d’exercer un fort contrôle sur les représentants de ce pouvoir dans les villes, les provinces et les colonies éloignées de ces capitales. Contrairement à ce qui se passait avant, ces représentants, en plus des instructions ou des ordres généraux qu’ils recevaient des autorités centrales, ont commencé à être soumis à un contrôle de plus en plus étroit, à devoir informer régulièrement ces autorités de la situation et à être obligés d’attendre leurs instructions ou leurs ordres pour conduire des affaires qui, avant, relevaient d’eux, en vertu des pouvoirs qui leur avaient été délégués. Autrement dit, une plus grande centralisation du pouvoir était maintenant rendue possible par la déconcentration des représentants du pouvoir central sur tout le territoire, aussi grand soit-il. Ces représentants, qu’on ne peut guère appeler gouverneurs, sentaient alors le poids de la centralisation même à distance, de même que les peuples auxquels ils imposaient la volonté des autorités centrales lointaines, sur laquelle ils ne pouvaient guère influer.

Depuis l’apparition d’Internet, des téléphones dits intelligents, de la vidéoconférence et des plateformes numériques de services publics et privés, il est de moins en moins nécessaire de concentrer les autorités centrales et leurs représentants dans des lieux donnés, par exemple les capitales nationales, provinciales ou coloniales. Cette déconcentration croissante du pouvoir dans l’espace permet d’accroître la centralisation du pouvoir, qui peut désormais ignorer les distances et s’imposer sur un plus grand territoire en dépendant de moins en moins de lieux où se concentre le pouvoir. Les autorités locales, régionales, provinciales et même nationales se font déléguer de moins en moins de pouvoirs et, au lieu de gouverner, elles deviennent de plus en plus de simples exécutants des dirigeants suprêmes qui centralisent le pouvoir, tout en étant dispersés sur le territoire d’un État ou de plusieurs États, ou sur différents continents. Les distances étant en quelque sorte abolies, la centralisation du pouvoir n’est plus perçue de la même manière par ceux qui font partie des structures de pouvoir et par ceux qui leur sont seulement soumis. S’il est vrai que le poids de la réglementation imposée par les autorités suprêmes se fait sentir plus que jamais par les uns et les autres, le fait que cette réglementation s’applique de plus en plus uniformément et directement à l’ensemble du territoire a pour effet qu’on la ressent moins comme quelque chose d’imposer de l’extérieur par des dirigeants concentrés dans la capitale d’un État ou sur le territoire d’un pays colonisateur. En raison de la « transformation numérique » des institutions, les centres de pouvoir cessent d’être géographiques et sont en train de se dégager des contraintes physiques. Les autorités centrales déconcentrées (comme on dit en langue bureaucratique) ont tellement le bras long que, du point de vue de l’exercice du pouvoir, l’opposition entre les centres urbains et les zones rurales est en train de s’effacer, ainsi que celles entre la capitale et les provinces. Pour les personnes qui jouent un rôle dans les structures de pouvoir, cela revient de plus en plus au même de se trouver près ou loin des centres géographiques de pouvoir traditionnels. Les fonctionnaires responsables de la « transformation numérique » en matière d’éducation peuvent très bien habiter dans des régions très éloignées de la capitale : ils n’en dépendent pas moins du ministère de l’Éducation et les politiques qu’ils élaborent en étant dispersés sur tout le territoire seront imposées dans les écoles de la capitale, des zones urbaines et des régions rurales. Les professionnels de la santé qui travaillent loin des grands centres sont soumis aux mêmes procédures bureaucratiques et sont toujours dans la dépendance du ministère de la Santé. Quant aux simples citoyens, leurs rapports aux autorités centrales sont de plus en plus semblables, peu importent leurs lieux de résidence. Les plateformes numériques que sont en train de leur imposer les autorités centrales pour avoir accès aux services publics ou se conformer à la réglementation omniprésente ont pour effet que les centres de pouvoir sont ou semblent aussi proches ou éloignés, qu’ils habitent dans de grandes villes ou dans de petits villages. Si bien que l’accès immédiat à ces plateformes numériques gouvernementales atténue considérablement la sensation d’éloignement des centres de pouvoir et leur caractère étranger, comparativement à l’époque où les autorités centralisées devaient envoyer leurs représentants dans les régions périphériques gouvernées et où les citoyens devaient transmettre par la poste des documents aux autorités centralisées et devaient parfois se rendre dans les centres de pouvoir régionaux, provinciaux et nationaux pour faire avancer leurs affaires ou se conformer à la réglementation imposée par les autorités centrales.

Le processus de centralisation du pouvoir peut donc se poursuivre sournoisement, en rencontrant moins de résistance, puisque ceux qui sont les rouages de ce pouvoir et ceux qui le subissent sentent de moins en moins l’éloignement et le caractère étranger qui, jadis, était inséparable de la centralisation du pouvoir. Effectivement, il s’avère de plus en plus difficile de situer les centres de pouvoir, ce qui peut donner l’impression qu’ils n’existent plus et qu’on assiste à une décentralisation du pouvoir, si on ne se donne pas la peine de penser.

Quand sera achevée la « transformation numérique » dont on fait tant de cas dans les bureaucraties gouvernementales, et aussi dans les institutions relevant moins directement des gouvernements et dans les grandes entreprises privées, on pourra avoir l’impression que les autorités régionales, nationales ou internationales sont partout et nulle part en même temps, un peu comme le dieu des chrétiens ou des religions monothéistes. Dans la confusion qui en résultera, comment pourra-t-on comprendre et sentir que la centralisation du pouvoir aura atteint son apogée ? Comment ne pourra-t-on pas voir dans la déconcentration physique, géographique ou territoriale le signe d’un processus de décentralisation ? Comment mêmes les opposants à la centralisation du pouvoir pourraient ne pas se réjouir de l’affaiblissement ou de la dissolution des structures traditionnelles du pouvoir centralisé, par exemple les institutions gouvernementales ou les États eux-mêmes, et voir que cela laisse la voix libre pour une centralisation encore plus grande et aussi plus sournoise ?

Ce n’est pas sans raison, il est vrai, que les anarchistes affirment, depuis presque deux siècles, que les États, même ceux qui sont ou prétendent être démocratiques, sont en fait les instruments des élites économiques. Mais les descendants actuels de ces anarchistes, dont on peut se demander s’ils sont eux aussi les instruments conscients ou inconscients de ces élites, auraient grand tort de voir une bonne chose dans l’affaiblissement ou la dissolution des États, ce qui pourrait ouvrir la voie à une centralisation encore plus grande du pouvoir par les élites économiques internationales, qui auraient de moins en moins besoin d’utiliser les États pour nous diriger et nous asservir, ceux-ci ayant fait leur temps en tant qu’instruments de ces élites. La « transformation numérique » ne permet-elle pas aux élites économiques de centraliser et de contrôler l’éducation, la santé et l’économie, entre autres, sans l’intermédiaire des États ? L’éducation est de plus en plus assimilée à des formations en ligne, dont le contenu et la forme sont de plus en plus uniformisés et contrôlés par ces élites, au sein des établissements d’enseignement ou en dehors, sur des plateformes numériques contrôlées par Google, Microsoft ou de grandes sociétés d’investissements. Les soins de santé risquent de connaître le même sort et une forme de médecine en ligne, normalisée et centralisée, est susceptible de se substituer aux pratiques plus expérimentales et plus libres qui ont survécu, malgré tout, à la bureaucratisation de la médecine, conformément aux intérêts des grandes sociétés pharmaceutiques et des grands groupes financiers qui les contrôlent. Les transactions économiques, en personne ou en ligne, s’effectuent quant à elles presque seulement grâce à des systèmes contrôlés par des institutions financières privées, qui peuvent de plus en plus se passer de la monnaie imprimée ou créée par les États, si bien que nos revenus et nos dépenses dépendent entièrement des systèmes de ces institutions fortement centralisées et contrôlées par les élites économiques. Le fait qu’il soit possible de suivre des cours en ligne, de faire une consultation médicale en ligne et de faire toutes nos transactions économiques en ligne, loin d’infirmer l’existence de la phase ultime de la centralisation du pouvoir, la confirme. C’est que la dissolution des centres où se concentrait traditionnellement le pouvoir est précisément ce qui rend possible une plus grande concentration du pouvoir entre les mains des élites économiques supranationales.